Ménétrey-Savary Anne-Catherine · Nationalrat · 2001-06-11
Ménétrey-Savary Anne-Catherine · Nationalrat · Waadt · Grüne Fraktion · 2001-06-11
Wortprotokoll
Le groupe écologiste soutiendra la proposition de la commission. Il constate que nous sommes aujourd'hui les acteurs d'un curieux scénario, peut-être même les instruments involontaires d'un arrangement de coulisses. En effet, alors que le lobby des grands distributeurs et exploitants de salles de cinéma a déjà fait pression sur la commission du Conseil des Etats pour faire modifier le projet du Conseil fédéral, puis sur le Conseil des Etats lui-même pour faire carrément renvoyer le projet à son expéditeur, c'est nous qui sommes aujourd'hui l'objet d'une pression inverse pour réenclencher le processus législatif.
Selon les courriers qui nous ont été adressés, un accord serait intervenu entre l'association des distributeurs et celle des producteurs et réalisateurs. Un accord entre tous les représentants de la branche cinématographique, on ne peut rêver mieux, même si, au fond, on ne connaît pas les termes de cet accord. Mais cette hâte soudaine donne l'impression qu'il est surtout urgent de disposer au plus vite d'une loi qui assurera un soutien financier à la création de films, sans qu'on ait pour autant la garantie que ces mêmes films auront accès aux salles des grands distributeurs, puisque ceux-ci veulent éviter toute intervention de l'Etat pour imposer un minimum de diversité culturelle. En fait, il s'agit de rien moins que de lancer le cinéma sur l'orbite de la mondialisation économique - ce que d'ailleurs le projet de loi du Conseil fédéral ne renie pas - dans un contexte de dérégulation et de libéralisation du marché. En Suisse, actuellement, 80 pour cent des canaux de distribution sont en mains américaines, lesquelles sociétés américaines sont aussi propriétaires, souvent, des salles de projection. Les films suisses ne représentent que le 3 pour cent des entrées, alors que les trois quarts concernent les films américains. L'autorégulation interne de la branche, censée assurer la diversité culturelle, ne parvient pas, pour le moment, à inverser la tendance.
Les petites salles de cinéma d'art et d'essai, chères au coeur des Lausannois notamment, ferment leurs portes, faute d'argent. Alors, comment éviter que la part des films suisses ne tombe de 3 pour cent à 0 pour cent, alors même que la nouvelle loi devrait permettre d'en produire davantage, et de qualité? Comment faire reconnaître que la culture n'est pas un marché comparable à celui des produits de lessive et que la diversité culturelle n'est pas la petite soeur de la mondialisation?
Voilà l'enjeu de la révision de la loi sur le cinéma. Il n'est pas temps d'en débattre ici sur le fond, mais on peut se demander sous quels auspices le Conseil des Etats va se remettre à l'ouvrage. Nous sommes sceptiques, mais nous voulons bien faire preuve de bonne volonté car il importe que cette loi voie le jour rapidement. Parce que les réalisateurs attendent impatiemment un soutien et un encouragement à la création, qui restent en Suisse extraordinairement limités: la Confédération y consacre jusqu'ici moins d'argent que chacune des grandes villes suisses pour son théâtre.
Cette loi est urgente aussi parce que le développement technologique et les nouveaux moyens de diffusion d'images comme le DVD ou Internet représentent un virage à ne pas manquer, une exigence de suivi et de compétences que la loi doit pouvoir assurer. Et puis, cette loi doit voir le jour, enfin, parce que la diversité culturelle est une composante essentielle de notre identité.
Je terminerai en relevant que c'est quand même un phénomène remarquable de voir que l'opposition au projet du Conseil fédéral et aux mesures visant à garantir la diversité de l'offre culturelle, émane des milieux politiques qui se gargarisent le plus volontiers de l'identité suisse, de la tradition, de la patrie, de l'indépendance, et que sais-je? C'est comme s'il suffisait que de gros enjeux économiques apparaissent et que la culture cinématographique se transforme en industrie du film, pour que tout d'un coup, il n'y ait plus personne pour tenir ce beau discours. Je ne veux pas croire cette sinistre hypothèse et je souhaite plein succès au Conseil des Etats pour avancer dans la bonne voie.
C'est dans cet esprit et dans cet espoir que le groupe écologiste soutiendra la proposition de la commission.