Ruey Claude · Nationalrat · 2001-09-19
Ruey Claude · Nationalrat · Waadt · Liberale Fraktion · 2001-09-19
Wortprotokoll
Autant le dire d'emblée, en 1986 j'ai milité contre la Suisse, plus exactement contre l'entrée de la Suisse à l'ONU; peut-être que c'était déjà contre la Suisse. Aujourd'hui force est de constater, M. Frey Claude l'a fait au début de ce débat, que non seulement le monde a changé, mais que l'abstention systématique, que l'absence systématique d'un cénacle politique universel tel que l'ONU ne conduisent à rien.
Depuis 1986, le monde a changé. Rappelez-vous cette époque, époque où l'avenir était très incertain, qui allait connaître les derniers soubresauts de l'empire soviétique, mais évidemment on ne le savait pas encore. Une année auparavant, Gorbatchev succédait à Andropov à la tête de l'URSS, et Brejnev n'était décédé que depuis quatre ans seulement. L'ordre mondial trouvait alors son fragile et périlleux équilibre entre deux superpuissances, dont les idéologies totalement opposées ne pouvaient, pensait-on, que déboucher sur un conflit dévastateur.
Dans ce monde bipolaire, la Suisse est parvenue à garder son indépendance et sa liberté grâce à une politique diplomatique prudente et ferme à la fois. C'était alors l'époque du règne nécessaire d'une forme quasi absolue de neutralité. Cette conception de la neutralité telle que la Suisse l'appliquait durant la guerre froide était certainement incompatible avec l'adhésion aux Nations Unies. Aujourd'hui, les années ont passé et des bouleversements immenses ont chamboulé la géopolitique mondiale, on le sait. Le mur de Berlin est tombé, l'Inde et le Pakistan sont des puissances nucléaires, le terrorisme s'est développé, hélas, et se joue des frontières nationales, on l'a vu, hélas, encore la semaine passée.
Force est de constater que la politique ancienne du Réduit national ne correspond plus aux besoins de notre pays. En disant cela, je ne critique pas ceux qui ont participé à la politique du Réduit national, pour lequel j'ai le plus grand respect et pour lesquels je n'admets pas que l'on crache sur le passé, mais aujourd'hui la neutralité doit faire l'objet d'une adaptation aux nouvelles donnes de la situation mondiale. S'il est parfaitement admissible, je dirai même indispensable, que la neutralité nous entraîne à mener une politique d'abstention en cas de conflit armé entre Etats - et à cet égard notre participation à l'ONU ne nous obligera à rien dans ce domaine -, cette politique consistant à s'abstenir de participer à des conflits armés ne doit pas être confondue avec une politique d'absence.
Certes, me dira-t-on, nous ne sommes pas absents; nous sommes présents dans 24 institutions spécialisées de l'ONU. Et alors, qu'est-ce que c'est que cette attitude qui consiste à participer aux séances de commission, mais pas au plénum? Qu'est-ce que c'est que cette attitude qui consiste à payer ses cotisations et à renoncer à exercer son droit de vote à l'Assemblée générale?
Qu'est-ce, finalement, que cette attitude qui consisterait à ne jamais vouloir participer pleinement et entièrement, sous prétexte qu'on est seul, pur et dur? En réalité, cette attitude est une forme de négation de la réalité. Qu'on le veuille ou non, l'ONU existe; qu'on le veuille ou non, c'est là que se situe le forum politique le plus universel; qu'on le veuille ou non, c'est là que se dégagent les règles internationales; qu'on le veuille ou non, tous les Etats, à l'exception de deux, sont présents.
Certes, l'ONU n'est pas parfaite; certes, c'est parfois une usine à blabla, à gaspillage; certes, elle a parfois plus que des ratés; mais en quoi pouvons-nous nous placer en juge en restant à l'écart? et en quoi le fait de rester à l'écart va-t-il améliorer l'ONU? Celui qui croit que c'est en refusant de participer aux décisions, que c'est en refusant les occasions de dialogue, que c'est en restant à l'écart qu'on a une attitude constructive, se trompe totalement et ne connaît finalement rien à l'homme, à la vie en société ni même à la politique. On l'a dit tout à l'heure, ce n'est pas parce qu'on est parfois minoritaire dans cette assemblée qu'on va la quitter. Monsieur Blocher, si on n'a pas signé un traité en venant dans cette assemblée, on a en revanche prêté serment de respecter la constitution, ce qui est une autre façon de signer un traité.
Une telle attitude me fait penser à celle des esséniens. Vous savez, cette secte qui, il y a plus de 2000 ans, s'est retirée du monde, dont les membres se purifiaient et se lavaient les mains toutes les 30 secondes pour ne pas être mêlés au monde et ne pas être contaminés par lui. Une telle attitude est non seulement misanthrope, mais vaine. A cette attitude, j'en préfère une autre que j'ai rencontrée dans cette même terre d'Israël, celle d'un prêtre catholique grec, Arabe et citoyen israélien - doublement minoritaire: chrétien parmi les musulmans, Arabe parmi les Israéliens -, qui participait comme médiateur à la résolution de conflits politiques dans ce monde chaud qu'est le Moyen-Orient. Nous l'avons interpellé et lui avons demandé: "Comme prêtre, ne craignez-vous pas de vous salir les mains?" Il nous a répondu: "Croyez-vous que, pour construire les murs d'une maison, il ne faille pas plonger les mains dans l'eau et le ciment?" Si nous voulons contribuer à la construction de la communauté internationale, nous ne devons pas hésiter à plonger les mains dans l'eau et le ciment. Une telle attitude est la seule possible: c'est l'attitude citoyenne; c'est l'attitude civique; je vis dans un monde imparfait, je le sais; j'essaye de contribuer à le rendre meilleur et, si l'échec survient, je recommence.
En adhérant à l'ONU, la Suisse s'honorera d'adopter une attitude citoyenne, d'adopter une attitude civique.