Neirynck Jacques · Nationalrat · 2014-12-09
Neirynck Jacques · Nationalrat · Waadt · Fraktion CVP-EVP · 2014-12-09
Wortprotokoll
Je vais d'abord annoncer mes intérêts. Je fais partie de la première génération d'ingénieurs du nucléaire, j'y ai cru, et c'est du reste une affaire de famille puisque les deux centrales de Belgique - Tihange et Doel - ont été construites par mon frère. Il en est mort prématurément de leucémie et, sur son lit de mort, m'a avoué que sa vie avait été une erreur.
Les ingénieurs, dont je suis, ont un droit à l'erreur, comme tout le monde d'ailleurs. En effet, il n'est pas possible d'évaluer concrètement une technique sans la mettre en oeuvre. La difficulté avec le nucléaire, c'est précisément son coût: c'est une dépense de plusieurs centaines de milliards de dollars au niveau de la planète, ce sont des milliers de morts et des centaines de kilomètres carrés définitivement impropres à l'occupation par l'homme. Alors, une erreur aussi lourde induit la tentation de la nier et de dire: "Nous n'avons pas pu nous tromper à ce point. Ce n'est donc pas une erreur." Et c'est ça que j'ai entendu pendant toute la matinée.
La volonté du Conseil fédéral de publier un plan de conversion énergétique s'est heurtée, lors des décisions antérieures, à de nombreuses propositions de minorité de la droite conservatrice qui témoignent d'une ignorance des données purement techniques. Tout repose sur des illusions naïves:
1. Le marché et la recherche garantiront un approvisionnement indéfini en ressources fossiles.
2. Il est impossible de se passer du nucléaire, énergie durable, sûre, bon marché et non polluante.
3. Il est possible de garantir une sécurité du nucléaire à cent pour cent.
4. Les énergies renouvelables sont diffuses et trop coûteuses à récupérer.
Prenons la première illusion. Le système technique de la Suisse fonctionne actuellement à 80 pour cent sur de l'énergie non renouvelable qui est importée. L'uranium est aussi importé, ce n'est pas une ressource de la Suisse. Et quoi qu'on fasse, quelle que soit la technologie neuve que l'on invente, quel que soit le gisement nouveau que l'on découvre, il existe quelque part dans le sol un baril de pétrole ou une tonne d'uranium qui n'apportera pas plus d'énergie dans le système qu'il n'en aura coûté à être extrait et traité.
La seconde illusion est que le nucléaire s'est révélé décevant, au point que cinquante ans après que le premier réacteur a divergé, il ne produit toujours que 5 pour cent de l'énergie de la planète, c'est-à-dire autant que ce que nous produisons en brûlant du bois, de la tourbe ou de la bouse de vache. C'est une ressource énergétique marginale et coûteuse parce qu'elle est dangereuse. Son coût réel est dissimulé pour les raisons suivantes: tout d'abord, la charge du démantèlement des centrales existantes, et ensuite la gestion des déchets qui s'étendra sur des dizaines de millénaires. Cela reposera sur des générations qui ne sont pas encore nées, qui ne peuvent faire entendre leur voix et qui ne tireront aucun bénéfice de la production actuelle de cette énergie. Mais une seconde fois, son coût est dissimulé par la confusion entre deux composantes du risque. Quand on parle du risque, il faut parler d'abord de sa gravité - c'est-à-dire de son potentiel de destruction - et ensuite de sa probabilité - du risque que cela arrive. La probabilité d'un accident aussi grave que celui de Fukushima à Mühleberg est maximale. Selon les plans actuels de la Confédération, il faudrait dans ce cas évacuer définitivement Berne, Fribourg, Neuchâtel et Bienne.
Dans tous les discours que j'ai entendus, cette probabilité est considérée comme très faible. Quelle est-elle en réalité? Sur les 500 réacteurs qui sont en fonction, cinq ont effectivement connu une fusion du coeur, ce qui signifie qu'il y a une [PAGE 2244] chance sur cent. Comme nous avons cinq réacteurs, nous courons un risque d'un sur vingt, ce qui n'est pas négligeable. Mais, en supposant même que le risque soit extrêmement faible, je me permets de rappeler que le produit de l'infini par zéro n'est pas zéro en bonne mathématique. La vraie valeur est en fait estimée et calculée par les assurances qui refusent actuellement d'assurer le risque réel. Tel est l'enjeu, un enjeu qui est grave. Il dépasse infiniment ce que nous percevons.
Je vous invite à recommander au peuple et aux cantons d'accepter cette initiative populaire. Maintenant que nous connaissons les risques que nous courons et les coûts qui ne sont pas couverts, nous réalisons, mais un peu tard, que ces centrales n'auraient même pas dû être construites. Donc, il faut les arrêter le plus vite possible. Aujourd'hui, si c'est possible.