Marty Dick · Ständerat · 2001-12-12
Marty Dick · Ständerat · Tessin · Freisinnig-demokratische Fraktion · 2001-12-12
Wortprotokoll
Dans quelques semaines, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe examinera un rapport sur le problème des drogues. Ce rapport a été élaboré par un député britannique, M. Paul Flynn, et, dans la recommandation de résolution, il y a expressément des félicitations adressées à la Suisse pour la politique qu'elle a eu le courage de mener ces dernières années et pour les résultats qu'elle a obtenus.
Au-delà du sentiment légitime de fierté que l'on peut éprouver comme Suisse, ce message est important. En effet, la politique de la Suisse avait déclenché de vives réactions et suscité de fortes critiques. Il est intéressant de voir que plus on se penche sur la politique suisse dans les pays étrangers, plus on étudie avec sérieux et sans passion ce qu'on a fait et ce qu'on fait dans notre pays, plus on arrive à la conclusion: "Ce que font ces p'tits Suisses, c'est pas si mal que ça."
On sait aussi que les Britanniques ne sont pas très forts pour faire des compliments aux autres, et surtout aux Suisses. Mais ce député britannique - il est soutenu par la Commission des questions sociales, de la santé et de la famille et j'espère qu'il le sera aussi par l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'europe, au mois de janvier - fait remarquer quelque chose qui va totalement à l'encontre de ce que M. Studer vient de nous dire. [PAGE 978]
M. Flynn fait remarquer que les problèmes les plus importants actuellement, ou plutôt la tendance la plus négative est justement enregistrée dans les pays qui ont la politique la plus répressive en matière de drogue. Et si l'on examine de près ce qui se passe dans les différents pays, Suède comprise, mais justement la Grande-Bretagne, on constate effectivement que la répression - je parle de répression pénale - non seulement constitue une faillite, mais pratiquement tous ceux qui s'occupent de ces problèmes sont aujourd'hui unanimes: la répression pénale constitue un obstacle à une véritable approche thérapeutique et à un véritable travail de prévention.
Monsieur Studer, vous avez cité la révision de 1975. Eh bien, je dois vous avouer que j'étais aussi un partisan de cette réforme. Je me suis même très engagé pour cette réforme, persuadé que j'étais qu'en en réprimant la consommation on empêcherait les jeunes de s'approcher de la drogue. Eh bien, c'est en me confrontant jour après jour à ce problème que j'ai dû changer d'idée - je crois que ce ne sont que les imbéciles qui ne changent jamais d'idée -, et que j'ai pu me rendre compte que, finalement, ce que je faisais, moi, était faux et que c'était contre-productif.
De la pénalisation ou de la dépénalisation de la consommation, on reparlera tout à l'heure, mais vous, Monsieur Studer, qui connaissez bien le droit pénal, je vous invite à me donner un seul exemple du droit pénal qui punit un acte dommageable pour celui qui le commet. La punissabilité de la consommation est contraire à tout le système du droit pénal. Plonger dans une piscine vide, toujours se bourrer d'alcool et délaisser sa famille sont des faits qui ne constituent pas une infraction pénale, et ce n'est pas parce que cela ne constitue pas une infraction pénale qu'il s'agit de comportements honorables ou de comportements à conseiller. Le véritable problème que l'on doit affronter aujourd'hui est de savoir quels sont les instruments les plus aptes à obtenir les meilleurs résultats, quels sont les instruments les plus appropriés pour faire en sorte que notre jeunesse ne cherche pas à résoudre ses problèmes en recourant à l'usage et à l'abus des drogues. C'est en affrontant le problème de cette façon, non pas dogmatique mais pragmatique, qu'à mon avis, tous ensemble, nous pourrons progresser. Des progrès ont été faits parce que la diminution des décès dus à la drogue en Suisse est spectaculaire et c'est cette diminution qui impressionne aujourd'hui les autres pays européens. Je crois donc que l'on doit poursuivre cette politique.
Je crois qu'avec les jeunes, il faut agir avec une très grande correction et une très grande transparence, et surtout il faut leur dire la vérité. Si nous continuons à leur faire croire que le cannabis est aussi dangereux que l'héroïne, ils ne nous croiront plus et ils ne croiront même plus que l'héroïne est dangereuse, parce que ce n'est pas vrai que ces deux drogues sont dangereuses de la même façon.
Dans la bibliographie du message du Conseil fédéral, on cite l'étude de Bernard Roques qui, avec toute une équipe de spécialistes et sur mandat du Secrétariat d'Etat à la santé français, a publié un rapport intitulé "La dangerosité des drogues", dans un pays qui fait partie du groupe des pays répressifs. Je vous recommande la lecture de ce rapport Roques qui doit être montré aux jeunes non pas pour les encourager à consommer du cannabis, mais pour assouvir leur soif de vérité. Si nous, nous leur disons la vraie vérité, nous devenons crédibles et ils nous écouteront mieux. Jusqu'à présent, nous ne leur avons pas dit la vérité, nous leur avons raconté un tas de salades sur le cannabis.
Et surtout, on vante à maintes reprises l'alcool par notre attitude, par notre exemple; c'est socialement "in": quand on boit un verre d'eau là où tout le monde boit du vin, on est presque mis de côté. Fumer, ça rend sûr de soi. Et on dit à ces jeunes que le cannabis, ça empêche de travailler, que le cannabis empêche ci, empêche ça.
Le professeur Roques et son équipe proposent, sur une base scientifique, une nouvelle définition de la dangerosité des substances psychoactives. Il faut lire ça, car c'est impressionnant. Dans le premier groupe, le plus dangereux, figurent l'héroïne, les opiacés, la cocaïne et l'alcool. Dans le deuxième groupe, on a les amphétamines, on a les benzodiazépines en passant par Valium, Temesta, Seresta - et plus j'en ai, plus j'en veux -, ainsi que le tabac. Les benzodiazépines sont vendus par tonnes en Suisse. Et, je cite le professeur Roques: "Bien en retrait vient le troisième groupe avec le cannabis."
Je n'aimerais pas que vous pensiez que je suis en train de dire que le cannabis est quelque chose de tout à fait formidable, qu'il faut le cultiver et le diffuser dans tout le pays et résoudre ainsi les problèmes de l'agriculture. Non! Mais une fois de plus, je crois que nous sommes tenus de regarder la vérité en face, car c'est seulement en argumentant avec des données et des faits véridiques et crédibles que l'on obtiendra des résultats et que l'on sera écouté par les jeunes.
En conclusion, je me permettrai de reprendre le problème de la criminalisation de la consommation que j'ai évoqué tout à l'heure. J'aimerais que ce débat soit rendu moins passionnel et moins dogmatique. Je crois que ce n'est pas tellement vrai qu'on est divisé en Suisse allemande, Suisse française et Suisse latine. Je crois que ce qui doit être vrai, c'est que l'on retourne au véritable problème, que l'on établisse surtout une hiérarchie des dangers. Nous vivons dans une société pleine de dangers, et ce n'est pas en les cachant ni en les criminalisant qu'on pense avoir résolu le problème.
En fait, la loi qui vous est proposée aujourd'hui - je crois que ça n'a pas encore été dit, mais je suis persuadé que c'est la vérité - est plus rigoureuse que la pratique actuelle. Ce n'est pas pour des queues de cerises, comme on dit si bien en français, que bien des professionnels de la vente de cannabis ne sont pas du tout satisfaits de cette réforme. Cette réforme est plus rigoureuse que ce que nous tolérons tous depuis des années. Il est quand même curieux que cette tolérance ait été acceptée pratiquement "stillschweigend" et qu'il n'y ait pas eu de passions, alors que, maintenant que nous devons donner un cadre juridique, les passions risquent de se déclencher.
Je parlais des dangers: ce n'est pas pour minimiser une fois encore le problème du cannabis, mais j'aimerais qu'on replace ce problème dans une juste hiérarchie des dangers. Il y a deux problèmes concernant les jeunes qui m'angoissent véritablement, en tant que parent, et qui se placent bien, bien avant le cannabis: c'est le suicide des adolescents. Les chiffres sont épouvantables, mais ça ne déclenche pas les passions. Et puis, il y a les morts de jeunes chaque week-end, sur la route: là aussi, est-ce qu'on est prêt à prendre certaines mesures draconiennes dans ce domaine, oui ou non? Je crois qu'il fallait remettre un peu les accents à la bonne place.
Une dernière réflexion. C'est une réflexion qui a été faite aussi cet été par une revue prestigieuse qui n'est pas une revue subversive ni gauchiste, c'est "The Economist": avec le régime de prohibition en matière de drogue, nous avons en fait produit le plus grand phénomène criminel de toute l'histoire. Jamais nous n'avons eu un crime organisé, une organisation mondiale de criminalité aussi puissante basée sur le trafic de drogue, parce que c'est la prohibition qui a créé un marché noir et qui a fait monter les prix. Nous engageons des moyens formidables pour combattre ce phénomène criminel. Nous ne sommes pas du tout en train de gagner la bataille, mais nous sommes en train de la perdre, et nous n'avons pas de moyens suffisants pour faire un véritable travail de prévention.
Quant à moi, je pense que les problèmes de drogue, on les résout en se penchant vers la jeunesse et en l'écoutant, pour qu'elle puisse mûrir sans avoir besoin de chercher refuge dans la drogue. Et cela, nous ne l'obtenons ni avec le Père Fouettard, ni avec la police, ni avec la prison.