Graber Jean-Pierre · Nationalrat · 2015-09-17
Graber Jean-Pierre · Nationalrat · Bern · Fraktion der Schweizerischen Volkspartei · 2015-09-17
Wortprotokoll
L'initiative "Pas de spéculation sur les denrées alimentaires" a pour but louable et incontesté de combattre la faim dans le monde, tout en posant cette légitime question de fond: est-il éthique et opportun de spéculer sur les matières premières agricoles et sur les denrées alimentaires? Cette initiative mérite ainsi notre attention.
Tout d'abord, il est vrai que les biens agricoles ne sont pas des biens comme les autres. L'agriculture ne saurait être entièrement assimilée aux autres branches de l'économie. Elle est trop intimement liée à la pérennité de la vie humaine, à l'essence, à l'identité et à la géographie d'un pays pour être subordonnée aux seules lois du marché et à la volatilité des cours boursiers. Ce n'est pas en vain que les économistes classent l'agriculture dans le premier des trois secteurs de l'activité humaine. L'homme doit d'abord manger et boire - c'est le secteur primaire; puis fabriquer les éléments de son environnement matériel - c'est le secteur secondaire - et ensuite seulement penser à aller chez un avocat ou au cinéma - c'est le secteur tertiaire. Les anciens, qui le savaient déjà, nous ont laissé cette maxime: "Primum vivere, deinde philosophari." Dans le contexte actuel, cela signifie que l'être humain doit d'abord vivre, c'est-à-dire manger, avant de s'adonner à d'autres activités, certes importantes, mais subordonnées.
Cette hiérarchie naturelle et éternelle doit nous inciter à constamment tout mettre en oeuvre pour assurer la préservation de l'agriculture, qui restera toujours l'élément constitutif essentiel des bases naturelles de la vie humaine. Ensuite, il est tout aussi vrai que les spéculations sous leurs diverses formes ne représentent pas la face la plus fréquentable de l'économie de marché.
En réalité, il existe deux types de capitalisme: le productif et le spéculatif. Le capitalisme productif consiste à produire rationnellement des biens et des services en réalisant, si possible, un profit légitime. Il est indispensable au bon fonctionnement de la société et fonde ce que l'on appelle l'économie réelle.
Procédant d'un très sain esprit d'entreprise, du génie créateur de nombreux industriels, d'initiatives libres et parfois [PAGE 1660] audacieuses, il n'a pas son pareil pour produire des richesses économiques et assurer la prospérité matérielle d'un pays.
Le capitalisme spéculatif englobe toutes les activités qui reviennent à acheter des produits financiers ou même des biens qu'on ne verra jamais, puis à attendre que leurs cours ou prix augmentent afin de les revendre en maximisant le bénéfice. Ce capitalisme-là n'enrichit qu'un petit nombre de personnes. Il peut devenir délétère pour une société lorsqu'il s'étend jusqu'à s'assurer une primauté sur l'économie réelle. Acheter et vendre plus cher sans ne rien faire d'autre que river ses yeux rougis et anxieux sur un écran d'ordinateur ne saurait enrichir un pays dans sa globalité.
En dépit de ces vérités, l'initiative dont nous débattons doit être rejetée pour les raisons suivantes:
1. Le capitalisme spéculatif semble inséparable d'une économie de marché logiquement fondée sur une liberté économique, même encadrée.
2. Si le capitalisme spéculatif a toujours existé, il ne peut que progresser avec les avancées spectaculaires des technologies de l'information, qui rendent les données boursières et économiques instantanément accessibles dans le monde entier, avec la globalisation des marchés et avec l'interdépendance croissante de toutes les activités économiques. On peut le regretter, mais rien ne semble pouvoir s'opposer à cette évolution.
3. Comme dans de nombreux autres domaines, il est hélas vain d'être sage tout seul. L'acceptation de l'initiative ne déploierait pratiquement aucun effet modérateur sur les activités spéculatives internationales relatives aux biens alimentaires et notamment sur les marchés à terme.
4. Finalement, l'acceptation de ce projet constitutionnel mettrait en péril des milliers d'emplois dans notre pays. Des sociétés de négoce très présentes dans notre pays devraient réduire leurs activités jusqu'à disparaître.
Interdire la spéculation, c'est comme interdire la prostitution, cela ne marche pas. Je conclus à la recommandation du rejet de cette initiative irréaliste.