Graber Jean-Pierre · Nationalrat · 2015-09-23
Graber Jean-Pierre · Nationalrat · Bern · Fraktion der Schweizerischen Volkspartei · 2015-09-23
Wortprotokoll
L'initiative populaire "pour un revenu de base inconditionnel" s'inscrit dans la lignée des propositions visant à ce que toutes les personnes perçoivent un revenu minimum. Elle ne contient aucun mécanisme d'incitation au travail. En ce sens, elle est même plus extrême que d'autres instruments de garantie d'un revenu minimal, tels que l'impôt négatif sur le revenu, les crédits d'impôts ou encore des subventions salariales, qui sont plus ou moins reliés à l'exercice d'une activité professionnelle rémunérée. Cette initiative est très irréaliste. Pour autant, elle a le mérite de susciter le rappel de quelques vérités fondamentales.
Dans son message, le Conseil fédéral affirme que, sur la base de la comptabilité nationale de 2012, la Confédération devrait prélever 153 milliards de francs supplémentaires pour verser un revenu inconditionnel mensuel de 2500 francs à tous les adultes de notre pays. Cela représente 26 pour cent du produit intérieur brut suisse. L'acceptation de l'initiative entraînerait ainsi une disparition littérale des classes moyennes de ce pays, un grand nivellement de notre société et un égalitarisme dans la pauvreté, tout en portant très gravement atteinte à la compétitivité de nos entreprises. L'acceptation de cette initiative équivaudrait à la fin de notre prospérité.
Par ailleurs, il convient de répéter avec force que le souci de la solidarité et du respect de la dignité humaine dans sa dimension matérielle est très largement pris en compte par l'ampleur de nos dépenses sociales. En 2013, nos assurances sociales et les pouvoirs publics ont consacré 142 milliards de francs aux retraités, aux personnes malades ou victimes d'un accident, aux invalides, aux enfants ou encore aux chômeurs.
Les prestations sociales de notre pays ont passé de 16 pour cent du produit intérieur brut en 1990 à 25 pour cent en 2013. Cette progression, qui atteint les limites de nos possibilités, traduit bien la très forte préoccupation sociale de notre pays.
Sur un plan plus philosophique, les auteurs de l'initiative semblent méconnaître la nature humaine. Même si toutes les personnes méritent d'être respectées dans leur dignité, l'expérience commune montre que beaucoup d'entre elles ne prendraient plus la peine de se soumettre aux rigueurs d'une activité professionnelle si leur revenu minimal leur permettait de s'y soustraire. En agissant ainsi, ces personnes enfreindraient l'impératif catégorique kantien que l'on peut énoncer comme suit: "Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse en même temps toujours valoir comme principe d'une législation universelle."
A la lumière de cette incontestable vérité, consommer sans produire, donc sans travailler, représente une violation de l'éthique la plus élémentaire. Dix-sept siècles avant Kant, l'incommode mais très véridique apôtre Paul avait déjà écrit: "Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus". Il incluait évidemment dans le travail les activités domestiques et bénévoles non lucratives.
Ces brèves réflexions ne s'appliquent évidemment qu'aux personnes qui sont en mesure de travailler. Elles ne concernent donc ni les personnes malades, ni celles handicapées, ni les milliers d'entre elles qui se retrouvent au chômage sans l'avoir voulu. Le travail reste, à juste titre, une valeur centrale de notre société, même s'il est simultanément malédiction et bénédiction.
Le travail est malédiction parce qu'il fatigue et qu'à force d'être répété, il use. Parfois, lorsqu'il devient trop difficile, il désespère.
Il peut même tuer, lentement ou brutalement. Le travail est bénédiction. Il permet aux humains d'éprouver la très agréable sensation de l'oeuvre accomplie, de la contribution à l'utilité commune. Il facilite l'intégration sociale. Un travail honnête et régulier, largement partagé et correctement rémunéré, présente encore l'inestimable faculté d'entraver la multiplication des comportements pathologiques.
Accepter cette initiative ne comporte qu'un seul avantage, celui d'éviter la concrétisation de ces propos totalitaires et scandaleux de Trotski: "Dans un pays ou l'Etat est le seul employeur, toute opposition signifie mort par inanition. L'ancien principe: qui ne travaille pas ne mange pas, est remplacé par un nouveau: qui n'obéit pas ne mange pas." Cela ne saurait suffire à nous faire accepter une initiative totalement irréaliste et à certains égards immorale.