Dreifuss Ruth · Bundesrat · 2002-04-16
Dreifuss Ruth · Bundesrat · Genf · 2002-04-16
Wortprotokoll
Je crois que le mieux que je puisse faire à ce stade, c'est de répondre brièvement aux questions qui ont été posées.
Monsieur Waber, nous ne serons jamais d'accord, sans doute, sur l'utilité médicale de cette prise en charge. Je pense que vous respectez suffisamment la Confédération pour savoir que les intentions que nous avons sont bonnes. Nous avons le sentiment - et c'est pour cela que nous le faisons - d'aider les gens à ne pas se détruire par la drogue, d'aider un certain nombre d'entre eux aussi à changer de thérapie ou de prise en charge et même d'aider des personnes à sortir de la drogue.
Ma conviction dans ce domaine n'a jamais été idéologique, mais elle a toujours reposé sur la recherche de solutions, sur les avis du personnel qui est sur le terrain. Au cours des dernières années, elle s'est plus confortée qu'elle ne s'est affaiblie, mais cela ne signifie pas - et c'est aussi une réponse à M. Schenk - que nous n'évaluons pas en permanence les risques de notre politique en matière de drogue et que nous n'essayons pas en permanence de l'optimaliser; je veux parler de toute la politique en matière de drogue.
La question posée par M. Waber est bien sûr rhétorique. Vous dites que la durée moyenne d'une "carrière" de toxicomane avant d'entreprendre un traitement de prise en charge médicosociale avec prescription médicale d'héroïne est de dix ans, et vous demandez si la "carrière" s'interrompt avec le commencement du traitement. Je dirai que c'est un peu léger peut-être de parler de "carrière". Ce que nous voulons dire, c'est très clairement ceci: nous avions un public cible qui se composait de personnes qui, vraiment, étaient entrées dans une vie de dépendance - dépendance que les dealers exploitaient -, qui vivaient dans un cadre social désagrégé, qui étaient incapables d'exercer régulièrement une activité professionnelle, qui vivaient dans un état de "Verwahrlosung" et hors d'un cadre social, et cela durait depuis des années.
Or, nous avons la confirmation que ce sont bien ces personnes que nous avons touchées. Dans les programmes de ce type, nous ne les libérons pas d'un coup de baguette magique de la dépendance de la drogue. Nous les prenons tout simplement en charge comme personnes, avec tous leurs problèmes à la fois physiques et psychiques, et ils sont nombreux. Souvent, il s'agit en fait de ce que l'on appelle le double diagnostic: toxicomanie et maladie psychiatrique. Nous les prenons en charge aussi avec leurs difficultés sociales. A partir de là, je dirai qu'ils commencent à sortir de la carrière de toxicomanes telle que je viens de la décrire. Ils n'ont pas mis fin à leur dépendance, ils en ont fini avec la dégradation de leur vie, l'exclusion de la société qui accompagne leur dépendance. C'est dans ce sens-là que je peux répondre: "Oui, avec cela commence la fin de leur carrière de toxicomanes, mais pas encore la fin de leur dépendance à l'héroïne." Je crois que ma réponse est claire.
Est-ce que l'héroïne n'est plus un poison, demandiez-vous, lorsqu'elle est prescrite par un médecin? Il y a des médecins dans cette salle qui vous diront que le poison est toujours une question de quantité. Si je ne me trompe pas, c'est Hippocrate lui-même qui l'a formulé ainsi. Donc, il est difficile de dire ce qui est un poison. La morphine relève, d'un côté, de la loi sur les stupéfiants et, de l'autre, elle est considérée comme une substance extrêmement utile dans la lutte contre la douleur chez les personnes gravement atteintes, par exemple de cancer. Elle peut être prescrite sans problème par les médecins - sans problème, mais en respectant des contraintes plus rigoureuses en matière de prescription. Donc, il est très difficile pour nous de dire ce qui est poison et ce qui ne l'est pas.
Pour reprendre la discussion de tout à l'heure, j'ose dire que le tabac est vraisemblablement un poison si l'on ne prend qu'une définition purement pharmacologique. Donc, j'ai de la peine à répondre à votre question qui est un peu provocante ou, encore une fois, rhétorique. Je dirai qu'une chose est certaine: lorsque l'héroïne est prescrite par un médecin dans le cadre d'une thérapie globale, l'héroïne agit à ce moment-là comme n'importe quel médicament qui peut être dangereux; et je répète que n'importe quel médicament peut être dangereux! Cependant l'héroïne est ainsi l'objet d'un contrôle thérapeutique. Cette espèce de béquille qu'on donne au patient va surtout l'aider à sortir d'une spirale d'autodestruction.
C'est la raison pour laquelle je dirai que le problème n'est pas tellement celui de savoir jusqu'à quel point l'héroïne est un poison. En Grande-Bretagne, elle est considérée comme un médicament, à l'instar de la morphine. La question est plutôt de savoir ce que provoque, comme déséquilibre global d'une vie, le fait d'aller chercher cette substance sur un marché clandestin et de tomber dans la dépendance - je l'ai dit une fois et, décidément, il m'arrive de mal parler - de salopards qui gagnent de l'argent avec cela, en utilisant et en exploitant cette dépendance. Voilà mon appréciation du mot poison. Mais que ce soit une substance qu'il ne faille manipuler qu'avec la plus grande prudence, nous sommes certainement d'accord pour le dire.
Votre troisième question était de savoir combien ont trouvé le chemin, "der Weg zurück in die Gesellschaft". Là aussi, il faut le savoir, le chemin est long si, par là, on entend la libération de toute dépendance, l'oubli - et je crois que ça ne peut d'ailleurs jamais être réalisé - des années pendant lesquelles la chasse à cette substance et l'ingestion ou la prise de cette substance ont dominé toute une vie.
Il y a beaucoup d'étapes sur ce chemin. La première, c'est de rompre avec la scène et la deuxième étape, c'est de retrouver un logement. La troisième étape, c'est de retrouver des contacts sociaux. La quatrième étape, c'est de retrouver un travail. Dans ce sens-là, je dirai que tous ceux qui sont entrés dans ce programme et qui y sont restés sont sur ce chemin. [PAGE 590]
Mais ce qui vous intéresse, c'est de savoir combien de toxicomanes sortent de ce programme. Nous restons avec des taux à peu près semblables à ceux du début. Nous restons avec un taux de sortie d'à peu près 12 pour cent. Cette sortie peut vouloir dire plusieurs choses: l'entrée dans un programme de méthadone; l'entrée dans une thérapie visant à l'abstinence; l'abandon spontané de la drogue. Il y a des gens qui sont suffisamment forts pour y arriver quand on les a accompagnés pendant un bout de chemin.
Bien sûr, il faut apprécier ces étapes différemment. Personnellement, je trouve que le traitement à la méthadone a exactement la même utilité que la prescription médicale d'héroïne; je le mets quasiment sur le même plan. Il s'agit de donner une béquille aux gens pour leur permettre de s'en sortir. La différence, c'est que, souvent, les traitements à la méthadone qui touchent, comme vous le savez, plus de 20 000 personnes dans ce pays, n'apportent pas suffisamment de soutien médicosocial, contrairement aux traitements à base d'héroïne.
Dans les thérapies visant à l'abstinence, il y a des rechutes. Nous sommes optimistes, les praticiens aussi le sont. Cela ne vaut jamais la peine d'abandonner. De rechute en rechute, on arrive finalement aussi à s'en sortir. Notre attitude, c'est celle-là: il faut qu'à tout stade de la vie d'un toxicomane une aide lui soit offerte. C'est ce que nous faisons.
"Kostenvergleich Abstinenz/Heroin": cela rejoint votre motion 00.3482, Monsieur Waber, je crois, dans laquelle vous réclamez une modification de l'ordonnance. Si nous disons que c'est de notre compétence, cela ne veut pas dire que votre question n'est pas intéressante, cela veut dire que la motion n'est pas le bon instrument pour y répondre et qu'il nous est aussi difficile d'y répondre. Cela ne peut pas être fait uniquement par une démarche administrative. Si on voulait connaître vraiment tous les coûts des différentes thérapies, alors c'est un projet de recherche qu'il faudrait lancer et c'est un projet de recherche dont l'intérêt scientifique n'est pas très grand. C'est la raison pour laquelle nous y avons renoncé. Mais toutes les questions que vous nous posez reçoivent, je crois, toujours les meilleures réponses que nous pouvons vous donner.
Pendant les quelques minutes qui restent, car je pense que l'on ne traitera pas d'autres interpellations, j'en viens aux trois questions posées par M. Schenk.
Que signifie "optimiert"? Cela signifie que nous suivons en permanence la qualité des traitements. Je crois qu'il n'y a pas d'autres domaines où nous soyons aussi avancés dans l'examen de la qualité des interventions, pas seulement dans le cas de la prescription médicale d'héroïne, mais également en ce qui concerne les traitements qui visent à l'abstinence. La mise en relation des intervenants, des thérapeutes dans ce domaine a été l'une des grandes choses réalisées ces dernières années. Et j'espère que ça se fera encore davantage pour la méthadone afin d'améliorer ces méthodes, pour voir quand elles sont efficaces. C'est ce que nous entendons ici par "Optimierung".
Vous m'avez demandé si des "Stichproben" suffisaient, si ça continuait à être soutenu sur le plan scientifique ou à être surveillé. Alors, je dirai qu'un accompagnement scientifique dans le sens où il a été mis en oeuvre au début, avant que l'on considère que ce traitement mérite sa place parmi les traitements reconnus, n'est plus fait actuellement. La partie expérimentale est achevée. Nous sommes très contents que les Pays-Bas et l'Allemagne procèdent actuellement, pour leur part, à des recherches telles que celles que nous avons accomplies au début des années nonante. Sur ce plan-là, la collaboration internationale est vraiment très intéressante. On se renvoie la balle, l'un reprend ce que l'autre a commencé. Nous attendons avec le plus grand intérêt les résultats de la recherche allemande. La recherche néerlandaise est achevée, mais nous n'en avons pas encore analysé toutes les conséquences. Celles-ci confirment très largement ce que nous avions fait.
Ces deux pays procèdent à des recherches avec des groupes comparatifs, ce que nous n'avions pas fait et qui était le point essentiel de la critique de l'OMS. Donc voilà nos voisins, voilà les Pays-Bas qui compensent ce qui pouvait être considéré comme insuffisant. Vous le savez, l'Allemagne commence maintenant une recherche en double aveugle avec des groupes qui seront déterminés par le hasard pour savoir s'ils reçoivent de la méthadone ou de l'héroïne. Donc, nous attendons là les résultats.
Mais le contrôle, lui, est absolument rigoureux. L'ordonnance le prévoit, nous devons autoriser les cas qui peuvent bénéficier de ces thérapies et nous devons autoriser les institutions. Les "Stichproben" ne viennent que s'ajouter à ces autorisations. Nous voulons non seulement donner une autorisation, mais de temps en temps aller voir si, effectivement, toutes les conditions continuent à être remplies. C'est un domaine où l'amélioration de la qualité est certainement exemplaire et j'espère qu'elle fera école dans d'autres domaines.
La question de la sortie, je l'ai évoquée. Nous aurons encore, bien sûr, des éléments de rapport, mais pas d'expérimentation scientifique comme nous l'avons fait auparavant.
Vous avez demandé ce qu'il en était du "Mehrfachkonsum". C'est l'un des problèmes les plus difficiles, la polytoxicomanie. Nous avons enregistré de grands progrès dans les projets avec prescription médicale d'héroïne. Nous avons des gens qui sont sortis en même temps de la polytoxicomanie ou qui se sont concentrés à partir de ce moment-là sur l'héroïne - excusez-moi, c'est la première étape de ce long chemin et c'est déjà un progrès! Et lorsque vous demandez si les gens qui sont punis ou qui sont écartés du traitement parce qu'ils se sont mal comportés, parce qu'ils n'ont pas respecté les règles de la policlinique, peuvent vivre sans héroïne, je dirai: non, ils retombent tout simplement dans le milieu et ils reculent dans ce sens de quelques barreaux sur l'échelle extrêmement périlleuse où ils se sont engagés grâce à la main que nous leur avons tendue.
Plus de collaboration avec les autres pays. Je crois que notre collaboration avec les autres pays est excellente. Nous avons des échanges permanents.
Il n'y a pas longtemps, j'étais à Bruxelles à un colloque qui, je dois le dire, valait la peine d'être organisé, et nous continuerons bien sûr dans cette voie. Nous étions cinq ministres à nous faire expliquer pendant toute la journée quel était l'état de la science dans tous les domaines liés au cannabis. C'était vraiment absolument passionnant. Nous étions à l'école, et je ne connais pas beaucoup de domaines dans lesquels cinq ministres s'asseyent comme des écoliers et demandent à être mis au fait, de façon critique aussi, des dernières évolutions de la science.
Nous avons des collaborations au sein du Groupe Pompidou. Nous avons des échanges absolument réguliers avec les organes des Nations Unies. Tout simplement, ne nous demandez pas, Monsieur Schenk, de devenir les missionnaires du modèle suisse à l'étranger et d'aller porter la bonne parole là où on ne la demande pas. Nous nous sommes engagés auprès de l'organe spécialisé des Nations Unies. Je me suis engagée à ne pas être une missionnaire du modèle suisse, mais à partager le résultat de toutes nos expériences dans une ouverture totale.
Nous ne voulons pas et ne pouvons pas être les missionnaires du modèle suisse, parce que, d'abord, je crois que chacun est responsable envers sa population de ce qu'il fait et parce que, ensuite, je suis persuadée que la Suisse est un pays heureux où nous pouvons contrôler la politique que nous faisons: nous pouvons en assumer la responsabilité. Il y a des pays qui sont peut-être davantage en difficulté face aux problèmes liés à la pauvreté, à la corruption, à la domination de certaines bandes criminelles. De ce fait, encore une fois, je suis heureuse que nous ayons en Suisse aussi reçu le soutien de la population et que le débat qui se déroulera bientôt ici sur la révision de la loi sur les stupéfiants nous permettra à tous de devenir encore un peu plus des spécialistes de ces questions, et des spécialistes persuadés qu'ils cherchent les solutions les plus utiles pour la société et pour les personnes concernées.
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