Prezioso Batou Stefania · Nationalrat · 2020-09-07
Prezioso Batou Stefania · Nationalrat · Genf · Grüne Fraktion · 2020-09-07
Wortprotokoll
Nous sommes appelés à nous prononcer, aujourd'hui, sur l'orientation stratégique de la politique culturelle de la Confédération pour la période 2021-2024. Elle repose sur trois axes d'action: la participation culturelle, la cohésion sociale, et la création et l'innovation. La Confédération s'est inspirée librement, pour asseoir ce projet, de la définition que donne l'Unesco de la culture: "La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeur, les traditions et les croyances."
Une orientation stratégique sur ces questions fondamentales devrait donc se donner les moyens non seulement de prendre en compte les défis que posent les transformations des sociétés, des modes de vie, des relations sociales et du rapport que nous avons avec la nature, mais aussi - si les mots ont un sens - de répondre aux inégalités sociales, de genre, de provenance et d'origine. En somme, la culture, qui constitue l'ensemble de notre environnement social, est aussi nécessaire à la vie que notre environnement naturel.
Or, force est de constater que nous en sommes encore trop loin avec ce message. Tout d'abord, au niveau des maigres ressources que la Confédération décide d'y consacrer: des sommes dérisoires, si on les compare au budget pharaonique de l'armée. Or, Freud, dans les lettres qu'il adressait à Albert Einstein alors que le nazisme montait vers le pouvoir, ne soutenait-il pas que "Alles, was die Kulturentwicklung fördert, arbeitet auch gegen den Krieg"?
Il me sera répondu, bien entendu, que les communes et les cantons sont les bailleurs de fonds les plus importants, et que la Confédération joue un rôle d'appoint. Des cantons et des communes qui pourtant sentent déjà les effets de la réforme fiscale et du financement de l'AVS et qui délègueront encore plus facilement à des mécènes privés le soin de financer ce qu'ils considèreront comme étant la culture, en fonction des lois du marché, de la rentabilité et des profits attendus. Or c'est pourtant bien aux pouvoirs publics et, dans ce cadre, à la Confédération - qui devrait jouer un rôle encore plus important - qu'il incombe de soutenir la création artistique dans toute sa diversité afin d'y promouvoir la participation culturelle de toutes et tous.
De la même façon que la défense de la biodiversité doit devenir une priorité absolue de nos politiques publiques, la défense de la diversité culturelle doit être au centre de nos préoccupations. Cela veut dire qu'il faut soutenir toutes les institutions culturelles, les théâtres, les musées, les espaces alternatifs, la diffusion et la promotion des écrits, tous les espaces d'art, mais aussi les espaces un peu moins connus, comme la culture dans les hôpitaux, dans les EMS, dans la rue et dans les prisons. Là est notre objectif. Si, comme le soutenait récemment la dramaturge suisse Claire de Ribeaupierre, la culture doit répondre aux besoins d'inventer des possibles pour le monde de demain, c'est ce chemin que nous devrions prendre et qu'il faut que nous prenions.
Ensuite, pour en revenir au message, il n'y a pas de culture sans acteurs culturels, et pourtant elles et ils sont à nouveau les oubliés de ce message du Conseil fédéral. Cela est d'autant plus flagrant aujourd'hui, on l'a déjà dit, que les artistes subissent de plein fouet les effets de la crise sanitaire. Je le rappelle, le revenu d'un artiste se monte en moyenne à 40[NB]000 francs par an, soit à quelque 3300 francs par mois, ce qui ne pèse pas bien lourd. Les exigences en termes de formation sont pourtant, dans ce secteur, extrêmement pointues, et les conditions de travail sont difficiles - horaires, précarité des contrats, fragilité des engagements, etc. Ils et elles paient le prix fort la relative absence des pouvoirs publics dans la protection de leur statut. A ces conditions de vie précaires s'ajoute le souci d'une retraite qui est loin d'être assurée. Garantir des conditions de vie décentes aux artistes est le pendant nécessaire à cet encouragement de la culture annoncé dans le message du Conseil fédéral. La défense d'un statut des artistes digne de ce nom devrait faire partie des missions de la Confédération.
Enfin, si l'encouragement de la culture vise aussi à être en phase avec les transformations sociales, on peut s'étonner de la maigre part accordée non seulement à la promotion de l'égalité de genre dans toutes les sphères culturelles ainsi qu'aux défis liés à la justice climatique, mais aussi aux gageures que soulèvent les questions liées aux humanités digitales.
Pour conclure, en tant qu'élue du canton de Genève, je ne peux m'empêcher de citer Jean-Jacques Rousseau qui, dans ses "Confessions", écrivait il y a 250 ans: "Les esprits sans culture et sans lumières qui ne connaissent d'autres objets de [PAGE 1207] leur estime que le crédit, la puissance et l'argent, sont bien éloignés de soupçonner même qu'on doive quelque égard aux talents, et qu'il y ait du déshonneur à les outrager."
Par égard au talent, le groupe des Verts soutiendra l'entrée en matière.