preparatory:AB 269459
Sommaruga Carlo · Ständerat · Genf · Sozialdemokratische Fraktion · 2020-09-21
Wortprotokoll
Si vous suivez les débats parlementaires sur cette question du Pic Agassiz, vous verrez que régulièrement je reviens sur la thématique. Je prends connaissance de la réponse du Conseil fédéral avec une certaine déception. En effet, les arguments développés en réponse à mon interpellation sont certes connus, mais pas toujours exacts. Je rappelle que la mort violente et cruelle de l'Afro-Américain George Floyd sous les genoux du policier blanc Derek Chauvin a aiguisé ainsi la perception en Europe de la mesure dans laquelle notre société occidentale et sa prospérité reposent sur l'héritage de l'exploitation raciste coloniale et de l'esclavage.
Il est également apparu clairement que, dans de nombreux lieux de mémoire, des propriétaires d'esclaves, des profiteurs de l'esclavage et des criminels coloniaux sont encore honorés comme de grands hommes méritants par des statues, des noms de rues, des plaques commémoratives et des peintures sans commentaire, comme la statue du marchand d'esclaves Edward Colston à Bristol. Mais ici a passé l'histoire, et cette statue se retrouve aujourd'hui au fond du port. De même, les événements qui ont secoué les Etats-Unis ont amené à Anvers la statue de Léopold II, criminel colonial notoire, à être retirée. Avant même ce mouvement, comme le rappelle d'ailleurs le Conseil fédéral dans sa réponse, à Neuchâtel, l'"Espace Louis Agassiz" a été rebaptisé "Espace Thilo Frey". Une pétition demande le retrait de la statue de David de Pury, profiteur suisse de l'esclavage.
Par contre, les communes de Grindelwald, de Guttannen et de Fieschertal honorent toujours - par le biais d'un sommet alpin - le nom de Louis Agassiz, le plus important raciste scientifique du XIXe siècle, dont les thèses ont été utilisées pour développer l'idéologie du régime de l'apartheid en Afrique du Sud, de la ségrégation des noirs et de l'hygiénisme racial nazi.
En 2020, la vague d'indignation mondiale contre l'injustice raciste actuelle et historique justifie que la réflexion soit reprise par le Conseil fédéral. En effet, l'actuelle remise en cause de l'héritage colonial et du racisme qui structurent de manière sournoise les sociétés est une circonstance appropriée pour adopter une nouvelle décision exceptionnelle permettant de passer de la reconnaissance officielle de la face indigne de Louis Agassiz - c'est-à-dire ce qui a effectivement déjà était fait dans les réponses du Conseil fédéral aux précédentes interpellations - à la mise à l'honneur effective de Renty, l'esclave congolais opprimé dans une plantation de Caroline du Sud et qui fut déshabillé et photographié nu pour les études racistes de Louis Agassiz.
Le Conseil fédéral indique, dans sa réponse, qu'il faut s'en remettre aux procédures démocratiques et aux compétences communales pour nommer les sommets de nos Alpes. Mais pour les deux décisions qu'il a prises lui-même pour nommer la Pointe Dufour en 1863 et la Pointe Dunant en 2014, le Conseil fédéral est bien passé outre les compétences communales et cantonales en matière de nomenclature topographique. Mais il présente des arguments justifiant ces exceptions, comme il les évoquait déjà dans ses réponses aux interpellations précédentes.
En ce qui concerne le remplacement du nom "Höchste Spitze" par celui de "Pointe Dufour" pour honorer le général Dufour, il soutient que le nom "Höchste Spitze" n'était pas spécifique et que le processus de la cartographie n'était pas encore terminé en 1863, lors de sa décision. Cela n'est pas exact: les données de la feuille 22 Martigny-Vallée d'Aoste de la carte Dufour avaient été enregistrées en 1861, et la feuille avait été publiée la même année. Or la décision de changer le nom de "Höchste Spitze" en "Pointe Dufour" n'est intervenue qu'en 1863. Par ailleurs, dans la carte Dufour, achevée en 1865, la pointe, cotée 4638 mètres, apparaît toujours sous le nom "Höchste Spitze", ce qui peut être vérifié sur le site map.geo.admin.ch.
La désignation de la pointe orientale du Mont-Rose en Pointe Dunant a eu lieu parce que le président de la Confédération de l'époque, le conseiller fédéral Didier Burkhalter, a eu le souhait de le faire et a sollicité directement la municipalité responsable, celle de Zermatt. Qu'est-ce qui a empêché les présidents et présidentes de la Confédération des années 2007-2020 de procéder de la même manière avec les communes de Grindelwald, Guttannen et Fieschertal dans l'affaire Agassizhorn? D'autant plus qu'il y aurait également une pointe à côté de la pointe actuelle Agassizhorn, que l'on peut utiliser, dès lors qu'elle n'a pas de nom spécifique; cette[NB]solution[NB]a[NB]déjà été proposée comme solution pour le Rentyhorn.
Est-ce que ce manque de dynamisme reflète un manque de courage ou est-ce le fait qu'il est difficile de nommer une montagne suisse du nom d'un esclave noir du Congo? Je ne comprends pas pourquoi le Conseil fédéral ne met pas en oeuvre la sage pensée qui veut que renommer les sommets mentionnés peut envoyer un signal positif largement respecté pour faire face non seulement au racisme passé, mais aussi [PAGE 950] à la persistance du racisme, et ne s'adresse pas aux trois communes en exprimant son désir.
Toujours en matière de démocratie, il faut rappeler que la dénomination de l'Agassizhorn du nom de ce scientifique raciste était tout sauf démocratique. L'expédition de Louis Agassiz en 1840 dans la région de l'Unteraar a été obtenue à coups de griffe. C'était en quelque sorte un cadeau des participants à l'expédition de leur chef Louis Agassiz, alors encore jeune et relativement inconnu. Au milieu du XIXe siècle, ce raid nomenclatural a été critiqué par les milieux de l'alpinisme et d'ailleurs par le Club alpin suisse.
Je conclurai en soulignant que cet été, le gouvernement australien a rebaptisé les King Leopold Ranges. Si le gouvernement australien avait suivi la logique du Conseil fédéral et fait preuve de la même absence de courage, la chaîne de montagnes à l'ouest du pays porterait encore le nom d'un des plus grands criminels coloniaux de l'histoire.
Ainsi, cet automne en Suisse, au milieu du site patrimonial naturel de l'Unesco Jungfrau-Aletsch, il y a encore une montagne qui porte le nom d'un pionnier de la ségrégation raciale, de la haine raciale, de la pensée du Ku Klux Klan et de l'hygiène raciale nazie. J'aurais espéré que l'on puisse dépasser cela dans cette année 2020, soit dans les prochains mois.