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Dandrès Christian · Nationalrat · 2023-06-05

Dandrès Christian · Nationalrat · Genf · Sozialdemokratische Fraktion · 2023-06-05

Wortprotokoll

Cette initiative a été rédigée et déposée en parallèle des contre-réformes AVS 21 et LPP 21 et elle peut être comprise comme une boussole politique pour la majorité parlementaire. M. le rapporteur Roduit l'a dit tout à l'heure, il n'y a pas de divergence de fond autour de ce texte, mais uniquement un timing qui a été jugé malheureux, trop proche de la votation sur AVS 21. Donc, avec cet initiative on recule pour mieux sauter avec AVS 26 - ce sera sans doute son titre - afin de ne pas trop fâcher la population.

Sur le fond, l'initiative reprend les outils classiques du néolibéralisme - on l'a connu avec "Personalstopp". On fixe une fois pour toutes la clé de répartition que les employeurs tolèrent pour financer les retraites. La barque sociale serait pleine.

Contrairement au verbiage des initiants, qui ont évoqué pêle-mêle des aspects de solidarité intergénérationnelle et de dépolitisation du débat, cette initiative est ultrapolitique, parce qu'elle vise trois choses. Tout d'abord, faire payer plus longtemps la majorité des salariés pour des rentes plus courtes. Ensuite, mettre les salariés au travail le plus longtemps possible et ainsi faire pression sur les autres actifs, ce qui est particulièrement intéressant pour les employeurs en cette période de pénurie de main-d'oeuvre. Et enfin - c'est toujours le même cheval de bataille -, réduire le caractère redistributif de l'AVS.

Le but plus général, c'est de réduire l'effet redistributif de l'AVS par un mécanisme qui consiste à ce que la durée d'indemnisation des salariés des classes populaires soit réduite de facto, puisque l'espérance de vie moyenne qui serait prise en considération est plus longue que l'espérance de vie réelle des classes populaires. On les discrimine un peu plus encore, en ne tenant pas compte des autres aspects que sont, notamment, les conditions de travail des secteurs qui regroupent aujourd'hui des centaines de milliers de personnes, à commencer par l'épuisement des salariés qui, la soixantaine passée, ont de la peine à pouvoir faire face aux exigences de leurs employeurs.

Parce qu'on travaille énormément en Suisse. Le SECO a fait une étude sur les conditions de travail en 2015 et relevé que plus de 10 pour cent des salariés travaillaient de manière régulière au-delà de 50 heures par semaine, et que 40 pour cent des salariés accomplissaient des journées de plus de 10 heures.

On touche à des personnes qui ont des métiers durs, ce sont les personnes du secteur primaire, qui travaillent le plus, avec presque 45 heures en moyenne par semaine. Ces personnes, à l'âge de 66 ans, ont donc assez donné, elles peuvent aspirer à une retraite bien méritée.

L'initiative ne tient pas non plus compte du fait que les conditions de travail vont en se dégradant et qu'elles l'ont été fortement ces dernières années. Les risques psychosociaux ont explosé, alors que les risques physiques n'ont pas diminué. La médecine du travail est un parent pauvre dans notre pays. La souffrance au travail est un mal qui se répand du fait de l'intensification du travail et du stress. De nouvelles contraintes managériales existent depuis quelques années; elles rendent le travail et les rapports de travail tout à fait instables, puisqu'il faut en permanence faire preuve de ses compétences, qui peuvent rapidement être présentées comme étant obsolètes et sont sans cesse remises en cause. Un management de la peur frappe certains secteurs: peur de perdre son travail, peur de ne pas arriver à atteindre les objectifs qui ont été fixés par l'employeur. Il résulte de tout cela une forte usure professionnelle.

L'intensification et la flexibilisation ont également augmenté et, chaque fois qu'il y a eu une crise, les organisations patronales ont essayé d'en tirer prétexte. Cela a été cas avec le franc fort, maintenant avec la reprise post-COVID-19; l'Union patronale veut mettre au travail toute la population en tapant sur les personnes qui travaillent à temps partiel de manière volontaire et qui le font précisément parce qu'elles ont beaucoup de difficultés à pouvoir concilier vie professionnelle et vie familiale, ou même beaucoup de difficultés à faire face à la charge de travail très importante. Les conséquences qui sont relevées par la statistique: entre 2021 et 2022, le nombre d'heures d'absence par emploi est passé de 53 à 64 heures, ce qui est énorme.

Les auteurs de l'initiative font également fi des difficultés des salariés à arriver en emploi à l'âge de la retraite. Un chômeur sur deux au-delà de 55 ans est un chômeur de longue durée. Demander à ces personnes d'attendre 66 ans, voire plus, pour toucher l'AVS, c'est, en réalité, leur demander de supporter des années de précarité supplémentaire et l'humiliation du chômage et, parfois même, de l'assistance publique, après une vie consacrée au travail.

J'ai parlé de discrimination, parce que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Celles et ceux qui ont les moyens n'attendent pas l'âge de la retraite pour arrêter de travailler. Il s'agit précisément de celles et ceux qui ont la plus longue espérance de vie et surtout la plus longue espérance de vie en bonne santé. C'est donc une double peine pour les salariés des classes populaires qui sont contraints de travailler plus longtemps, qui meurent plus jeunes et qui ont des problèmes de santé avant les salariés touchant des hauts revenus. C'est la raison pour laquelle cette initiative doit absolument être rejetée, il faut lui préférer - on aura l'occasion d'en débattre publiquement en 2024 - la treizième rente proposée par les syndicats.