Roduit Benjamin · Nationalrat · 2024-06-04
Roduit Benjamin · Nationalrat · Wallis · Die Mitte-Fraktion. Die Mitte. EVP. · 2024-06-04
Wortprotokoll
Permettez-moi d'évoquer un sujet qui me tient à coeur: celui de la situation en Haïti, autrefois surnommée la "perle des Antilles", qui est aujourd'hui plongée dans un chaos indescriptible. J'y ai vécu lors de l'accession au pouvoir du président Moïse Jovenel, assassiné en 2021 après quatre ans de faible espoir. Mes amis, Joël, Romel et bien d'autres pères de familles, vivent chaque jour dans la terreur, celle imposée sur une bonne partie du pays par des gangs criminels. L'Etat haïtien n'a plus d'autorité sur le destin de sa population, que ce soient des hommes, des femmes, des vieillards ou des enfants. Ainsi, quatorze ans après le séisme dévastateur qui avait ravagé le pays et attiré l'attention sur la situation précaire de cet Etat des Caraïbes, Haïti demeure l'un des pays les plus pauvres au monde et a rejoint la Somalie ou la Libye en bas de la sinistre liste des Etats sans espoir.
Dans ce contexte, la Suisse, en tant que pays garant des grandes institutions internationales et de par son ancienne tradition humanitaire, ne pouvait pas rester insensible ou inactive face à la situation vécue par le peuple haïtien. Or, le 12 décembre 2023, lorsque j'ai interrogé le Conseil fédéral sur les actions menées concrètement par notre pays afin d'aider la population haïtienne, quelle ne fut pas ma surprise de constater dans l'avis préparé par le DFAE que, tout en baissant sa contribution à l'aide humanitaire de 2 millions de francs en 2024, il était dans le même temps prévu de quadrupler la part d'aide consacrée aux "questions de genre", qui passerait de 150[NB]000 à 650[NB]000 francs.
Cette option du Conseil fédéral me choque. Si l'on peut comprendre une baisse de l'aide humanitaire à la lumière de nos finances fédérales malmenées par les crises et l'inflation, le [PAGE 1017] département se trompe complètement de priorité. Je vous le rappelle, on ne parle pas d'un pays qu'il faut accompagner dans son développement, mais d'une région où il y a urgence humanitaire, au même titre qu'aujourd'hui à Gaza.
La presse mondiale et suisse l'atteste: dans ce pays, l'insécurité alimentaire touche plus de la moitié de la population, les responsables politiques sont assassinés ou rançonnés, des milliers de personnes sont tuées, blessées ou obligées de se déplacer, les accès aux soins sont devenus quasi impossibles.
Dès lors est-ce sensé dans ce contexte d'apocalypse d'allouer près de 10 pour cent de notre aide humanitaire et sécuritaire aux thématiques de genre? Depuis février, selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), près de 100[NB]000 personnes ont fui leur maison. Joël et Romel, ainsi que leur famille, en font partie. Ils sont en ce moment dans un taudis assemblé avec des matériaux de récupération à proximité d'un caniveau où s'entassent des déchets dans une eau pestilentielle au coeur de Cité Soleil, le "slum" le plus dangereux au monde. Et vous voulez que je leur dise que l'une de nos préoccupations en ce moment de désastre est de combattre la violence basée sur le genre?
Non, je ne peux pas l'accepter. Notre aide d'urgence humanitaire doit exclusivement aider à combler les besoins vitaux de toute la population haïtienne, qui en ce moment même souffre de la faim, des maladies, de la guérilla et du manque d'accès à l'éducation.
Dans sa réponse, le Conseil fédéral se veut rassurant en annonçant la clôture définitive des programmes de développement en Haïti à la fin 2024, tout en maintenant une[NB]présence[NB]humanitaire sur place. Ainsi la motion deviendrait sans effet.
Certes, mais, Monsieur le conseiller fédéral, deux questions se posent encore: 1.[NB]Qu'en est-il de l'affectation de ces 650[NB]000 francs? 2.[NB]Qu'en est-il de l'aide humanitaire accordée à d'autres pays plongés dans un désastre pareil? Car c'est aussi le but de cette motion de ne pas permettre que les problématiques et enjeux politiques de pays nantis deviennent des critères d'attribution de l'aide humanitaire. Celle-ci doit rester un acte de solidarité internationale et non pas un moyen visant à imposer nos idéologies au reste du monde.
Monsieur le conseiller fédéral, je suis impatient de vous entendre à ce sujet.