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Rennwald Jean-Claude · Nationalrat · 2003-09-16

Rennwald Jean-Claude · Nationalrat · Jura · Sozialdemokratische Fraktion · 2003-09-16

Wortprotokoll

Dans un ouvrage intitulé "A quand l'Afrique?", le grand historien africain Joseph Ki-Zerbo nous rappelle qu'en Afrique précoloniale, les gens considéraient que la solidarité était un devoir moral et donc pas seulement un devoir juridique. Ceci nous permet de comprendre pourquoi un dicton bambara dit: "Si tu vois des voleurs s'attaquer à un homme, ne dis pas aux voleurs: 'Laissez cet homme!', mais dis-leur: 'Laissez-nous!'; si tu vois des fauves s'attaquer à un homme, ne dis pas: 'Laissez cet homme!', mais: 'Laissez-nous!'; et si tu vois des rapaces en train de dévorer le cadavre d'un homme, ne dis pas: 'Laissez ce cadavre d'homme!', mais: 'Laissez-nous!', car tous les hommes sont solidaires."

Je vous ai lu ce dicton bambara non seulement parce que je le trouve très beau, mais aussi parce qu'il exprime bien la dimension éthique de la relation qui unit toutes les femmes et tous les hommes qui vivent sur cette planète et donc aussi la dimension éthique de la coopération au développement. Car si le crédit de programme de 4,4 milliards de francs pour la coopération technique et l'aide financière en faveur des pays en développement comporte de multiples aspects sociaux, économiques et financiers, c'est avant tout une question éthique que nous devons trancher, question que l'on peut résumer comme suit: voulons-nous consacrer une modeste part de nos ressources à la lutte contre la pauvreté dans le monde? voulons-nous faire un petit effort pour favoriser un rééquilibrage des rapports Nord-Sud?

De toute évidence, la commission a répondu par l'affirmative à cette question, puisque c'est à une très large majorité - 17 voix contre 3 et avec 2 abstentions - qu'elle a approuvé le crédit de programme qui vous est soumis. Et c'est bien ainsi!

En effet, la pauvreté demeure le principal problème pour beaucoup d'Etats et de couches de la population du Sud. Environ un cinquième de la population mondiale vit dans une pauvreté extrême, c'est-à-dire avec moins d'un euro par jour. Cette pauvreté se manifeste bien sûr par un manque de moyens matériels, en particulier de nourriture, mais aussi par l'absence de travail, de logement et de vêtements; par les ravages du sida, spécialement en Afrique; et par quelque chose que l'on oublie trop souvent, à savoir la difficulté des cultures du Sud, spécialement des cultures africaines, à être reconnues comme un élément constitutif de la culture mondiale. Déjà cité, l'historien Joseph Ki-Zerbo souligne que l'Afrique est le berceau de l'humanité et que tous les savants du monde admettent aujourd'hui que l'être humain a émergé en Afrique, avant d'ajouter: "Personne ne le conteste, mais beaucoup de gens l'oublient. Je suis sûr que si Adam et Eve étaient apparus au Texas, on en entendrait parler chaque jour sur CNN."

Naturellement, la majorité de la commission ne fonde pas son argumentation que sur des motifs éthiques. C'est la raison pour laquelle il me paraît nécessaire de mettre encore en évidence sept éléments qui plaident en faveur de ce crédit.

1. Le montant du crédit demandé correspond à la volonté réaffirmée à plusieurs reprises par le Conseil fédéral, notamment dans les enceintes internationales, d'augmenter l'aide publique au développement pour la faire passer à 0,4 pour cent du produit intérieur brut d'ici à 2010. Comme nous en sommes aujourd'hui à 0,32 pour cent, l'effort n'est pas tout à fait négligeable, mais il n'est pas surdimensionné non plus, et ce montant est encore nettement en dessous de l'objectif fixé par l'ONU, à savoir 0,7 pour cent du PIB. D'ailleurs, plusieurs pays nordiques, de même que le Luxembourg et les Pays-Bas, ont déjà franchi ce seuil du 0,7 pour cent.

Dans ces conditions, l'acceptation de l'une ou de l'autre des propositions de minorité qui visent à réduire le crédit et sur lesquelles je reviendrai lors de l'examen de détail, auraient surtout pour effet de porter atteinte à la crédibilité de la Suisse sur la scène internationale, non seulement en matière d'aide au développement, mais aussi dans tous les autres domaines de sa politique extérieure. On notera, au passage, que le rapport sur la politique extérieure 2000 du Conseil fédéral mentionnait déjà cet objectif de 0,4 pour cent. Or, en juin 2001, notre Parlement a pris acte de ce rapport. Aujourd'hui, il n'est assurément pas inutile de s'en souvenir.

2. Dans le même esprit, la proposition de minorité Schlüer, qui vise à supprimer les contributions générales de la Suisse à des organisations internationales (art. 2 let. e), est encore moins sérieuse, car elle revient de facto à vouloir nous faire sortir de l'ONU, alors que nous venons à peine d'y entrer. A quoi s'ajoute le fait que, si la Suisse peut mener seule passablement de projets de coopération, par exemple dans les domaines de la formation ou de l'agriculture, elle ne peut pas faire tout toute seule. Comment voulez-vous, par exemple, venir à bout du sida en Afrique, où plusieurs dizaines de millions de personnes ont été infectées par le virus, sans une action concertée de la communauté internationale?

[PAGE 1303] 3. Il n'est pas inutile non plus de rappeler qu'avec ce crédit, la Suisse ne va pas jeter son argent par les fenêtres. D'abord, parce que ce crédit sera alloué pour une période minimale - j'insiste: une période minimale - de quatre ans: c'est-à-dire qu'il ne sera pas forcément épuisé durant ces quatre ans. Ensuite, parce que ce crédit permettra à la Suisse de poursuivre une coopération au développement orientée vers le long terme, capable de répondre aux attentes que les pays en développement, mais aussi les autres pays donateurs, adressent à un pays aussi riche que le nôtre.

4. En l'espèce, j'aimerais ajouter que la coopération suisse au développement est bien gérée et appréciée sur le terrain. J'ai pu m'en rendre compte lors d'un voyage privé que j'ai effectué en début d'année au Bénin, voyage qui m'a permis de découvrir deux qualités majeures de cette coopération, à savoir la mise en oeuvre de réalisations proches des gens et répondant à leurs aspirations concrètes et une politique de collaboration étroite entre les coopérants et les indigènes, y compris à la tête des projets.

5. Qu'elle soit menée par la Suisse ou par l'ensemble des autres pays industrialisés, la politique de coopération au développement est de nature à favoriser la stabilité et la paix dans le monde, tant il est vrai que des ventres affamés constituent un terreau propice à l'éclosion de la violence, des guerres tribales et interethniques, des guerres civiles et des guerres tout court. Or, la promotion de la paix constitue l'un des objectifs majeurs de la politique extérieure de la Suisse.

6. Dans le même ordre d'idées, l'aide publique au développement peut contribuer à éviter un accroissement des migrations et des déplacements de populations. Je ne dis pas cela parce que j'ai peur des migrations, mais parce que les mouvements de populations qui s'opèrent sous la contrainte des conflits ou des difficultés matérielles ont des conséquences dramatiques pour les populations qui les subissent et qu'il est préférable de favoriser l'épanouissement de ces dernières dans leur cadre de vie naturel.

7. Enfin, et il ne faut pas s'en cacher, à moins d'être hypocrite, l'aide publique au développement ne correspond pas seulement aux intérêts politiques de la Suisse dans le monde. Même si l'aide au développement est avant tout conçue dans l'intérêt des pays bénéficiaires, elle exerce aussi des effets positifs sur l'économie du pays donateur. Pour autant que l'intérêt de la Suisse ne se substitue pas à la finalité même de l'aide au développement, ces effets sont légitimes. Deux données rendent bien compte des retombées économiques de l'aide publique au développement sur l'économie suisse. En effet, chaque franc alloué à l'aide publique au développement augmente de 1.40 à 1.60 franc le revenu national brut. En outre, la coopération au développement génère une demande de biens et de services qui assure entre 13 000 et 15 000 emplois en Suisse. Vous comprendrez aisément que le syndicaliste qui vous parle n'est pas insensible à cet aspect des choses.

Pour toutes ces raisons, je vous demande, au nom de la commission, d'entrer en matière, et au nom de la majorité, forte, de la commission, d'approuver le crédit de programme de 4,4 milliards de francs pour la coopération technique et l'aide en faveur des pays en développement.

Je vous demande d'approuver ce crédit avec enthousiasme, en vous rappelant que le revenu par tête d'habitant en Afrique est 50 fois inférieur au revenu d'un Suisse, d'un Français ou d'un Canadien. Or, ce serait non seulement faire un très mauvais calcul, mais aussi commettre une erreur historique que de croire que le maintien de tels écarts entre les niveaux de vie du Sud et du Nord est conforme aux intérêts de la Suisse et des autres pays riches. Au contraire, le maintien, voire le développement de ces écarts ne pourraient qu'accroître les sources de tension.