Dandrès Christian · Nationalrat · 2026-03-05
Dandrès Christian · Nationalrat · Genf · Sozialdemokratische Fraktion · 2026-03-05
Wortprotokoll
Voici comment un historien vaudois qualifiait la neutralité suisse. Je le cite[NB]: "La neutralité, c'est l'emblème officiel de la Suisse, comme l'était la licorne pour les rois d'Écosse, prétentieuse, légendaire, introuvable." J'ai fait cette citation un peu provocante parce que, comme souvent, l'ironie ou la provocation peuvent pointer du doigt des éléments qui sont pertinents pour notre débat. La neutralité a, évidemment, une fonction juridique en droit international, mais on est en train de parler d'une initiative de l'UDC qui a une fonction politique. Cette fonction politique relève plutôt du fétiche, à mon sens. Le but, c'est de pouvoir activer, au profit des intérêts de la frange de l'économie que défend l'UDC, quelque chose en Suisse et hors de Suisse.
En Suisse, le but, en relançant ce mythe de la neutralité - à la sauce UDC, je précise, et non pas dans sa fonction de droit international -, c'est d'abord de conforter une idéologie patriotique. Cette idéologie a pour but de couvrir les politiques néolibérales qu'elle met en oeuvre partout dans le pays. Il y a vraiment une volonté, avec cette idéologie, de formater les esprits et de présenter - cela a été fait mille fois, ici, ces deux jours - la neutralité comme le modèle de réussite, tout comme - cela n'a pas été dit, mais on le répète systématiquement ici aussi, de ce côté-là de l'hémicycle - l'absence de droit sérieux du travail et aussi le fait de pouvoir s'extraire du cadre international, au nom que la Suisse ne répondrait pas à des juges étrangers - je pense à la Cour européenne des droits de l'homme.
Cette fonction de fétiche est également intéressante hors de Suisse, parce que la Constitution fédérale ne définit pas la neutralité, pas plus, d'ailleurs, que l'initiative de l'UDC, et que le seul fait certain, en affirmant la neutralité, c'est que la Suisse interdit d'envoyer des troupes faire la guerre activement à l'étranger. Tout le reste est fluctuant. On a un concept qui a beaucoup varié au fil des années, selon surtout les besoins des secteurs les plus importants de l'économie. Je tombe un peu dans la caricature, mais disons qu'il y a la période avant 1945, où l'on ne devait pas se fâcher avec les puissances européennes qui nous entouraient, mais où l'on devait pouvoir vendre des armes à tout le monde. Après la Seconde Guerre mondiale, la Suisse s'est tout de [PAGE 185] suite placée sous le parrainage des États-Unis, qui étaient la puissance dominante, pour pouvoir protéger les investissements non seulement aux États-Unis, mais ailleurs, là où les États-Unis assuraient un protectorat très fort, notamment en Amérique du Sud. Cette neutralité était très marquée par un anticommunisme très agressif, comme il l'était aux États-Unis. La Suisse, toute neutre qu'elle était, a participé à des programmes qui allaient très loin, comme le programme d'armée secrète Gladio et sa version P-26. Cette ligne a toujours droit de cité aujourd'hui. Malgré les positions qui sont celles de l'administration Trump, le Conseil fédéral continue à soutenir peu ou prou les politiques extrémistes, voire racistes, de l'administration Trump et du gouvernement israélien Netanyahou d'extrême droite. On peut même se demander aujourd'hui, sur la position du Conseil fédéral, si la Suisse n'est pas un membre virtuel de l'Otan. En 2022, il y a eu une volonté de renforcer la coopération militaire. La Suisse a pris part à des exercices de défense collective avec l'Otan. Mme Amherd, ancienne conseillère fédérale, a même signé des déclarations d'intention pour adhérer au bouclier antimissiles européen. Je pense donc que l'on pourrait dire, aujourd'hui, que ce qui différencie fondamentalement la position de la Suisse vis-à-vis du Traité de l'Atlantique Nord des autres pays qui sont directement membres, c'est ce que prévoit l'article[NB]5. C'est le fait que la Suisse ne doit pas activement défendre militairement un pays qui serait attaqué. Pour[NB]le[NB]reste,[NB]on[NB]est[NB]très[NB]proche. Cela montre comment ce concept peut évoluer et que c'est d'abord un concept de droit interne.
Que veut l'UDC avec cette initiative[NB]? Un retour à la neutralité absolue, celle qui existait avant la neutralité active 1993, qui a permis d'adhérer à l'ONU, mais également de prendre des sanctions contre l'Irak et la Serbie. Cela intervient dans le contexte de la guerre en Ukraine, parce que l'UDC a, évidemment, des sympathies pour la dictature de Poutine. Mais avec l'UDC, l'étoile Polaire, c'est presque toujours et d'abord le portefeuille des patrons et des actionnaires. La neutralité perpétuelle, c'est le "business model" des industriels et des banquiers. C'est le moyen de pouvoir continuer à faire des affaires avec tout le monde, avec tous les pays, malgré les sanctions internationales. Le conte de fées un peu patriotique qui nous est servi depuis deux jours cache des réalités beaucoup plus triviales, celles du soutien à ces régimes. Il serait possible de faire autrement. Le temps manque évidemment de pouvoir le faire, mais je crois que j'en ai dit suffisamment pour vous expliquer qu'il faut impérativement rejeter cette initiative populaire.