Fridez Pierre-Alain · Nationalrat · 2026-03-05
Fridez Pierre-Alain · Nationalrat · Jura · Sozialdemokratische Fraktion · 2026-03-05
Wortprotokoll
Chers collègues de l'UDC, je dois vous l'avouer[NB]: j'ai une certaine sympathie pour votre initiative. Je suis, comme vous, profondément attaché au principe de la neutralité, même s'il est vrai que je l'imagine un peu moins armée que vous. Dans le texte de l'initiative, j'ai noté avec intérêt à l'alinéa 4 votre volonté de voir cette neutralité servir à prévenir et à résoudre les conflits, avec une Suisse qui s'engage en offrant ses services en qualité de médiatrice. Je dois vous l'avouer[NB]: cette assertion m'a étonné. Elle m'a étonné, évidemment, car je ne vous connaissais pas cette fibre internationaliste. Au fil des années, j'avais cru comprendre que, pour vous, la référence à la sacro-sainte neutralité représentait avant tout un outil permettant de renforcer notre sécurité et nos intérêts. La Suisse est neutre, on ne se mêle pas trop des affaires des autres et, ainsi, en faisant ami-ami avec tout le monde, en évitant de se mettre à dos quiconque parmi ceux avec qui on fait affaire - les affaires, c'est tellement important -, on préserve nos intérêts et on évite d'être entraîné dans un conflit quelconque. Sur la base de vos prises de position passées, froides et calculées, j'ai considéré que votre référence à la neutralité allait dans le sens d'une neutralité d'intérêt.
J'ai eu l'occasion, durant toutes ces années, de souvent constater le peu de cas que vous faisiez des drames qui déchirent le monde aujourd'hui. Le repli sur soi et parfois le rejet de l'autre qualifient assez bien votre idéologie. Alors, l'argument des bons offices paraît léger. Vous êtes loin de vous réclamer de la Suisse dont je rêve[NB]: une Suisse puissance de paix, une Suisse neutre, qui rayonne dans tous les engagements qu'elle peut proposer pour tenter d'apaiser les tensions, les souffrances et les drames dans le monde qui nous entoure, afin ainsi de gagner en crédibilité. Pour offrir ces bons offices aux parties à un conflit, on peut se[NB]prétendre[NB]neutre,[NB]mais[NB]encore faut-il pouvoir en témoigner. Surtout, il faut que les autres nous considèrent comme neutres.
Par le passé, nous étions les voisins directs de deux puissances qui se sont affrontées successivement, en 1870, de 1914 à 1918 et en 1940, avec les conséquences que nous rappellent les livres d'histoire. Aujourd'hui, la géographie et les alliances conclues après la dernière guerre mondiale nous ont tout particulièrement favorisés, en nous offrant une situation géographique privilégiée en plein milieu de deux alliances[NB]: politique, l'Union européenne, et militaire, l'Otan, qui, respectivement, par l'article 42 alinéa 7 du traité de Lisbonne et l'article 5 du traité de Washington, promettent secours et assistance à leurs membres en cas d'agression. En se protégeant et en se défendant eux-mêmes, ils assurent de fait notre protection. Avant de pouvoir nous envahir, un ennemi potentiel devrait d'abord vaincre et soumettre nos voisins et amis. Nous sommes les passagers clandestins de l'Otan. La géographie nous rend redevables à l'égard des peuples qui nous entourent. Cette situation opportunément favorable nous oblige et nous impose de transcender la vision étriquée d'une neutralité purement d'intérêt, visant à nous éviter tout problème et à sauvegarder au mieux les bénéfices que nous pouvons tirer de toute opportunité.
J'en appelle à une Suisse puissance de paix, une Suisse qui pratique avec conviction et engagement une neutralité de valeurs, une Suisse qui mène une politique extérieure active fondée sur la solidarité, le respect des droits de l'homme, la promotion civile et militaire de la paix, une Suisse qui concourt à l'apaisement du monde qui nous entoure en oeuvrant à une meilleure répartition des richesses et une aide aux victimes des catastrophes qui font aujourd'hui notre actualité au quotidien, qui, par ailleurs, est la meilleure des réponses aux défis migratoires dont vous avez cru bon de faire un fonds de commerce électoral. Nous devons renoncer à exporter des armes qui finiront un jour ou l'autre sur un théâtre de guerre, n'en déplaise à notre industrie d'armement, que vous soutenez avec détermination et qui trépigne d'impatience de voir son chiffre d'affaires s'envoler. Une politique d'ouverture au monde, charitable, empreinte d'humanité, de justice et de respect des droits humains représente la seule alternative pour disposer et conserver le label d'une neutralité internationalement et unanimement reconnue. Une reconnaissance malheureusement aujourd'hui un peu écornée, qui nous permettra d'agir toujours plus sur le terrain diplomatique en travaillant au dialogue entre belligérants, par l'offre de bons offices, par l'organisation de sommets pour la paix - de vrais sommets si possible, avec la présence de toutes les parties à un conflit.
Chers collègues de l'UDC, drame des migrants, coopération au développement, multinationales responsables, réticence au déploiement de la Swisscoy au Kosovo, solidarité internationale avec les peuples d'Ukraine, de Gaza ou d'ailleurs[NB]; je vous ai vus à l'oeuvre. Je sais que nous ne partageons pas les mêmes valeurs. Votre neutralité n'est pas la mienne. Une neutralité d'intérêt n'est pas et ne sera jamais une neutralité de valeurs. Cela ne m'intéresse pas d'ajouter simplement des mots dans la Constitution[NB]; les actes sont plus essentiels.