Lexipedia

Gaillard Benoît · Nationalrat · 2026-03-18

Gaillard Benoît · Nationalrat · Waadt · Sozialdemokratische Fraktion · 2026-03-18

Wortprotokoll

Nous l'avons entendu au cours des débats menés jusqu'ici[NB]: l'initiative foie gras menace de diviser notre pays. Le rapport culturel à l'alimentation, au vin ou encore au foie gras - sujet du jour - diffère puissamment d'une région à l'autre. Cette votation populaire attisera des tensions et menace d'aboutir à un résultat dont la portée factuelle restera limitée, mais dont la portée symbolique sera immense. Dans ce contexte, permettez-moi de rompre une lance en faveur d'un contre-projet que je trouve personnellement sous-estimé et parfois mal compris, qui a néanmoins été brillamment élaboré par notre commission.

Quelques mots d'abord sur le fond, si vous m'y autorisez[NB]: le gavage provoque de la souffrance chez les animaux, mais c'est un signe du progrès humain que d'avoir fait de la réduction de la douleur chez les autres êtres vivants l'une de ses priorités. Les paysans suisses s'y emploient. Ils intègrent dans leurs pratiques les connaissances qui se développent sur ce sujet. Leur but, par exemple, est de réduire la souffrance animale. Le Parlement s'y emploie, lui qui a à de nombreuses reprises renforcé la législation sur la protection des animaux dans le but, lui aussi, de réduire la souffrance animale.

Voilà qui dit ma sympathie pour l'objet, l'objectif de l'initiative. Nous ne pouvons pas quittancer la souffrance animale d'un simple haussement d'épaules. Et je peux le dire ici, j'en suis profondément convaincu[NB]: l'immense majorité des consommateurs de foie gras font en quelque sorte une pesée des intérêts lorsqu'ils achètent, préparent ou dégustent du foie gras. Une certaine modération, une certaine retenue est assez naturelle. Pas de foie gras à tous les repas, pas de foie gras toute l'année, mais du foie gras à certaines occasions.

Le contre-projet s'inscrit dans la droite ligne de ce sentiment partagé, je crois, par l'immense majorité des consommateurs de foie gras eux-mêmes. L'objectif est d'en manger, si vous me passez l'expression, aussi peu que possible, mais autant que nécessaire, au service d'un plaisir culturel et gustatif dont la rareté est aussi un tribut à la souffrance animale engendrée par la production de foie gras, une prise en compte du fait que, moralement, le foie gras nous gêne un peu aux entournures. Et, encore une fois, heureusement qu'il nous gêne aux entournures.

Alors que faisons-nous avec ce contre-projet[NB]? Nous disons collectivement, comme Conseil national - j'espère comme Parlement -, qu'il serait bon de poursuivre sur cette voie de la modération. Il serait même bon de nous donner pour but de réduire notre consommation de foie gras pour qu'elle s'inscrive encore davantage dans cette approche de plaisir rare et savoureux. Nous introduisons dans la loi une obligation d'étiquetage stricte qui encourage encore davantage chez chaque consommateur cette pesée d'intérêts que j'évoquais tout à l'heure. Cet étiquetage a eu des effets, par exemple s'agissant de la viande produite avec des hormones dont on sait qu'elle est autorisée en Suisse, mais boudée par les consommateurs. Cet étiquetage encourage à la modération, à cette pesée d'intérêts entre plaisir humain et souffrance animale que j'évoquais. Enfin, avec ce contre-projet nous disons, nous dirions, nous dirons - j'espère - qu'il faut réexaminer régulièrement notre consommation et discuter, le cas échéant, d'autres mesures si les quantités consommées ne devaient pas diminuer.

Honnêtement, tout ceci est simplement raisonnable, pour ne pas dire frappé au coin du bon sens. Ce contre-projet permet d'indiquer la direction dans laquelle nous voulons progresser au nom du respect de tous les êtres vivants, au nom de l'évitement tant que faire se peut de la souffrance animale, au nom d'une certaine idée du progrès humain. Cela tout en évitant une solution brutale qui diviserait notre pays sur des lignes culturelles et linguistiques - beaucoup de mes préopinants l'ont évoqué.

Je vous invite donc à soutenir le contre-projet, peut-être, mesdames et messieurs, sans gourmandise, sans qu'il vous donne l'eau à la bouche, mais avec la conviction qu'il est aussi équilibré qu'un bon repas doit l'être. Quant à l'initiative, laissons-la, si vous le permettez, au goût des uns et des autres[NB]: "de gustibus non disputandum". Personnellement, pour les motifs évoqués, je m'abstiendrai, convaincu des buts, mais non des moyens.