Christen Yves · Nationalrat · 2004-05-05
Christen Yves · Nationalrat · Waadt · Freisinnig-demokratische Fraktion · 2004-05-05
Wortprotokoll
L'économie globalisée facilitant les échanges des biens, des services et des personnes conduit petit à petit à une société multiculturelle, qu'on le veuille ou non. Cela n'empêche aucunement l'existence des nations et le maintien des identités. Monsieur Perrin parle de l'illusion d'une société multiculturelle. Ne vous faites-vous pas vous-même l'illusion que la Suisse pourrait continuer de pratiquer, comme aux temps anciens, des incursions en commerçant avec le monde entier tout en se retirant soit dans sa forteresse, soit dans son chalet? Voyons! Votre vision est obsolète!
Ce qui compte aujourd'hui, et ceux qui gagnent aujourd'hui, ce sont des équipes interculturelles, des équipes internationales qui s'établissent à Berne, à Neuchâtel, à Zurich ou à Bombay, là où souffle l'esprit, là où les différentes intelligences se retrouvent et où les façons de penser sont différentes. Il faut donc considérer comme une chance de vivre dans un pays où une personne sur cinq est un étranger dans le sens de la nationalité. Nous devons saisir cette chance en créant un climat de compréhension réciproque entre communautés. La loi que nous traitons en constitue un élément essentiel. Cette loi, tout comme la loi sur l'asile, nécessite donc de la mesure et le sens de la concordance.
Le groupe radical-libéral en appelle donc à ces valeurs politiques qui ont fait que notre pays a vécu les vagues migratoires après la Deuxième Guerre mondiale avec sérénité et a su en tirer profit. Le rapporteur de langue française a rappelé dans son excellent rapport qu'un Suisse sur trois est migrant ou descendant de migrant et que notre pays en a accueilli le plus en comparaison internationale dans la deuxième moitié du XXe siècle. Il a rappelé aussi tous les démons qui nourrissent la crainte de l'autre, de celui qui n'est pas dans sa propre communauté, qui est étrange, donc incompréhensible.
Notre pays peut donc se féliciter d'avoir, en cette période de croissance et de prospérité, eu une capacité intégrative hors du commun. Oui, en dépit des nombreuses initiatives visant la surpopulation étrangère, ou peut-être - j'ose le dire - grâce à elle, notre pays a été exemplaire. Notre système politique a permis que l'on ose, au cours des décennies, au sommet des vagues d'émigration, se poser la question très clairement: y a-t-il surpopulation - "Überfremdung" - dans les faits ou dans la perception de la population? C'est ainsi que nous avons chaque fois - souvent de peu, il est vrai - répondu non à cette question, ce qui nous a permis de tenir compte du débat public et du résultat des votes pour améliorer en fin de compte le statut des étrangers, leur intégration, et par là, un accueil et une attitude favorables à leur égard de la part de notre population. Tout s'est passé comme si les initiatives avaient servi de soupapes de sécurité lorsque la pression montait trop fort.
Si l'on examine la dernière, celle de la limitation à 18 pour cent, elle a été rejetée par environ deux tiers de la population. L'initiant est aujourd'hui dans les rangs radicaux. Il est devenu un spécialiste des problèmes migratoires. Il a mis, comme on dit dans notre canton, de l'eau dans son vin, et il a permis que l'on aborde, au groupe radical-libéral, le sujet avec une certaine liberté d'expression et sans populisme. Cette approche objective des radicaux a débouché, en ce qui concerne l'asile, sur un projet qui nous semble équilibré, où le respect des droits de l'homme et des conventions internationales, en particulier celle sur les réfugiés, n'a jamais été fondamentalement remis en question, comme était tenté de le faire le groupe de l'UDC, sans que pour autant l'on ait cédé aux "sirènes angéliques" de la gauche.
La loi sur les étrangers, séparée à juste titre de la loi sur l'asile, doit donc être abordée avec le même esprit. Cette loi n'est pas très ambitieuse, certes, mais peut-elle l'être, alors qu'aucune politique migratoire ne peut être menée avec un Etat seul? C'est donc la politique européenne en matière de libre circulation des personnes qui constitue l'essentiel des dispositions prévues. Notre pays, qui a besoin de l'immigration pour corriger, même légèrement, son déséquilibre démographique, devra puiser essentiellement dans ce premier cercle pour couvrir ses besoins de renouvellement démographique et pour faire fonctionner la société ces prochaines décennies.
La loi fixe le recours aux étrangers du deuxième cercle, hors Europe, en fonction de critères spécifiques, selon les besoins de l'économie, en particulier pour avoir du personnel formé au niveau supérieur. Pour cette catégorie de personnes, et même pour obtenir des autorisations de courte durée, il y aura lieu d'assouplir le régime des autorisations de regroupement familial, car nous aurons besoin, pour l'économie, pour la formation universitaire et pour la recherche, de spécialistes, qui ne se déplacent pas sans leur famille.
Si l'Europe élargie répond aux espoirs de rééquilibrage socioéconomique, viendra rapidement le moment où Polonais et Slovaques, pour ne citer que ces deux pays, n'auront plus beaucoup d'intérêt à se déplacer à l'Ouest. Il a fallu vingt ou trente ans aux Italiens, aux Espagnols et aux Portugais pour cesser d'être des pays d'émigration; combien de temps faudra-t-il aux dix nouveaux pays de l'Union européenne? En quoi faudra-t-il revoir notre politique qui prévoit un système d'admission binaire? Faudra-t-il s'ouvrir davantage aux pays européens? C'est difficile à dire. En attendant, cette loi devrait régler la politique migratoire de ces prochaines décennies. [PAGE 657]
Qu'on le veuille ou non, nous devons maintenant nous adapter et accueillir ces étrangers, comme je l'ai dit en préambule, avec enthousiasme, parce qu'ils contribueront encore à notre prospérité dans les années à venir. Un long chemin nous attend encore, évidemment, avec les accords bilatéraux, les anciens et les nouveaux, parce que d'eux dépendra aussi le succès de notre politique migratoire et la justification même de cette loi.