Lexipedia

Deiss Joseph · Bundesrat · 2006-06-14

Deiss Joseph · Bundesrat · Freiburg · 2006-06-14

Wortprotokoll

La Suisse n'est pas un petit pays. Certes, son territoire, le nombre de ses habitants, la parcimonie de ses ressources naturelles, ne la prédestinent pas à jouer dans la cour des grandes puissances. Pourtant, la volonté de liberté et de solidarité du peuple, mais aussi nos institutions, ont permis à notre pays d'occuper la place d'une puissance économique moyenne et de jouer le rôle moral d'une grande nation.

Les bouleversements historiques de la fin du XXe siècle, en particulier l'effondrement des régimes communistes, la disparition des grands blocs et la fin de la guerre froide, l'accélération de l'intégration européenne, l'émergence de puissances nouvelles et l'avance des conditions techniques et politiques de la globalisation, nous ont laissés quelque peu désemparés. S'en sont suivies une panne de la croissance économique et une marginalisation internationale, suite notamment aux échecs des votations sur l'ONU en 1986 et sur l'Espace économique européen en 1992.

Il était donc nécessaire de réagir! Des réformes profondes étaient indispensables, vers l'intérieur et vers l'extérieur. La révision de la Constitution en 1999, les accords bilatéraux avec l'Union européenne en 2000, l'adhésion aux Nations Unies en 2002, les référendums sur Schengen et sur la libre circulation des personnes en 2005 sont autant de victoires des forces du renouveau sur les protectionnismes et les conservatismes toujours très vifs. En même temps, notre économie domestique a eu besoin d'un véritable lifting. En effet, 150 ans d'Etat fédéral n'ont pas suffi pour venir à bout des compartimentages, des entraves à la concurrence et des chasses gardées.

Autant au Département fédéral des affaires étrangères qu'à celui de l'économie, j'ai toujours placé la croissance économique et l'ouverture au centre de mon action. Car, comment défendre la liberté, la paix, les droits du peuple, la prospérité commune et le développement durable sans une économie solide et une présence internationale efficace?

Mais c'est à ces niveaux aussi que j'ai rencontré les résistances les plus féroces, souvent sous le couvert d'un fédéralisme mal compris, accompagné parfois d'un provincialisme navrant. Prenez l'économie domestique: combien d'efforts consentis pour la lutte contre les cartels, l'élimination des barrières internes et la mise en place de notre programme de croissance! Pourtant, il est évident que la santé de notre économie ne dépend pas seulement des entreprises aguerries à la compétition mondiale, mais aussi d'un marché intérieur concurrentiel.

Après l'économie, le second défi pour un pays aux limites géographiques et démographiques ténues est sa capacité d'ouverture et de solidarité internationales. Bien que doté d'entreprises chevronnées dans l'action globale, c'est le deuxième blocage auquel notre pays est confronté. D'accord, des progrès considérables ont été enregistrés. Notre présence à l'ONU s'avère un succès pour notre politique extérieure. Les accords avec l'Union européenne nous rapprochent du marché unique. Mais la route est laborieuse et, surtout, coûteuse. Les fixations et les crispations sont telles que, souvent, les débats sur les questions essentielles - je pense, par exemple, à l'adhésion à l'Union européenne - n'ont même plus lieu.

Aujourd'hui, la situation économique est très favorable. Les réformes autant internes qu'externes commencent à porter leurs fruits. Nous avons redonné à notre économie une croissance solide, mais il serait pernicieux de s'arrêter en chemin. Les principaux défis sont à venir et la concurrence internationale pour les places de travail ne fait que commencer.

Il est donc indispensable que le Conseil fédéral et le Parlement, dans leur souci salutaire de rigueur financière, remplacent l'approche comptable et simpliste de la tondeuse à gazon par de véritables choix politiques. Il faut commencer par fixer des priorités. Ma conviction personnelle demeure [PAGE 1163] que la compétitivité internationale ne sera assurée qu'au prix d'une formation et d'une recherche de première qualité, de profondes réformes intérieures, pas seulement de notre agriculture, mais de tous les secteurs de notre économie, d'un succès des négociations à l'OMC et qu'en fin de compte, une adhésion à l'Union européenne est inéluctable.

Je souhaite vivement que notre pays trouve davantage d'assurance et de confiance dans sa vocation internationale. De grandes puissances, d'autres plus petites, nous respectent et recherchent notre contact. Le 3 février dernier par exemple, Rob Portman, délégué américain au commerce, m'a écrit après notre rencontre à Davos: "I am pleased we were able to announce a positive, proactive deepening of an economic relationship between two friends and trading partners."

Il faut savoir que notre liberté et notre prospérité seront de plus en plus tributaires de décisions prises à l'extérieur. Sans participation, nous ne faisons que subir. Pour y échapper, la Suisse doit surmonter à temps ses penchants au provincialisme et au repli sur soi. Bien sûr, notre pays a toujours fini par digérer les bouleversements de l'histoire, mais souvent avec retard. Or, l'histoire punit toujours les retardataires, et on sait que les absents ont toujours tort.

La politique que j'ai menée, autant en matière économique qu'internationale, est profondément ancrée dans l'héritage de la démocratie chrétienne. C'est vrai pour l'approche à la fois libérale et sociale; c'est ainsi aussi pour le destin européen de notre pays. Je suis convaincu qu'après les années d'admiration pour les soi-disant bienfaits de la polarisation, on commencera à redécouvrir le caractère fondateur d'une politique du centre et du consensus.

Enfin, en politique, il y a aussi la manière. A ce propos, je constate qu'une communication accrocheuse peut être utile, mais pas qu'elle ne peut pas s'inscrire dans la durée sans une argumentation soigneusement préparée et sans le respect de l'adversaire. Sans doute redécouvrira-t-on bientôt que "SVP" - ce parti contre lequel j'ai dû beaucoup lutter sur les questions internationales -, que SVP donc, dans la langue française, signifie aussi la première forme de politesse qu'on apprend aux enfants, à savoir: dire "s'il vous plaît"!

Et il faut encore savoir dire "merci". C'est ce que je veux faire maintenant. Les mots élogieux que vous prononcez, Monsieur le président, au moment de mon départ, me touchent. Je vous en remercie, tout comme je suis reconnaissant envers tous ceux qui m'ont apporté leur soutien et leur amitié pendant mon mandat. Je pense en particulier au peuple fribourgeois qui m'a élu au Conseil national en 1991 et en 1995, mais aussi à toutes les personnes qui, par leurs témoignages de sympathie et leur soutien, m'ont accompagné sur mon parcours.

L'appui de mes collègues du Conseil fédéral, l'échange constructif avec le Parlement, le miroir stimulant et sans complaisance des médias, tout cela m'a été bénéfique et fait que ce n'est pas le même homme que celui du 11 mars 1999 qui prend congé aujourd'hui.

Enrichi, je le suis grâce à la compétence, à l'engagement et à la loyauté de mes collaboratrices et collaborateurs au Département fédéral des affaires étrangères comme au Département fédéral de l'économie. Certains d'entre eux sont ici présents, et ils me manqueront: mon secrétaire général, ma collaboratrice et mon collaborateur personnels, mes directeurs, mes responsables de la communication et tous ceux qui, jour après jour, m'ont conseillé, informé et encouragé. Et il y a toutes celles et tous ceux qui, comme mon huissier, mes secrétaires, mon chauffeur ou le personnel d'entretien, qui me côtoient aux premières comme aux dernières heures de la journée.

Par-dessus tout, je remercie Babette, qui n'a pas seulement soutenu de toutes ses forces mon activité, mais qui a aussi participé à mon action et qui s'est ainsi fait un prénom. Je salue mes enfants et, depuis que je suis conseiller fédéral, les petits-enfants sont arrivés - donc mes cinq petits-enfants -, ma famille et tous les amis qui ont été pour moi un centre de gravité, le pôle reposant et une source de stabilité.

Monsieur le président, Mesdames et Messieurs les parlementaires, dans l'esprit du préambule de notre Constitution - "déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l'autre et l'équité" -, je vous invite à trouver à l'avenir aussi la force et le courage pour que la Suisse reste un havre de paix et un pouvoir moral aux yeux de la communauté internationale. Je forme des voeux de prospérité, de bonheur pour toutes les personnes ici présentes et pour le peuple suisse. (Applaudissements)