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Levrat Christian · Nationalrat · 2007-06-21

Levrat Christian · Nationalrat · Freiburg · Sozialdemokratische Fraktion · 2007-06-21

Wortprotokoll

La loi dont nous débattons connaît une naissance douloureuse. Ses parents légitimes, l'exécutif fédéral, l'ont rejetée sitôt après sa conception et elle vogue depuis quelques années dans les limbes parlementaires. Espérons que nous parvenions aujourd'hui enfin à passer le stade de l'accouchement.

En clair et dans le jargon qui sied à ces lieux, la loi fédérale sur les langues nationales et la compréhension entre les communautés linguistiques était prévue par la Constitution de 1999, elle était voulue par le Conseil fédéral version 1999-2003, un projet a été préparé et mis en consultation. Malheureusement, le Conseil fédéral issu des élections du 10 décembre 2003 décidait en mai de l'année suivante d'interrompre les travaux et a renoncé à présenter un projet au Parlement. Face à cette passivité consternante, nous avons été contraints de procéder par la voie de l'initiative parlementaire.

D'autres que moi vont dire plus précisément et mieux certainement qu'il s'agit de préserver la cohésion nationale, que le plurilinguisme est une richesse extraordinaire de notre pays, que la Confédération doit, subsidiairement et parallèlement aux cantons, encourager l'apprentissage des langues nationales. Nous verrons lors de la discussion par article pourquoi les cantons bilingues doivent être soutenus dans leurs efforts, comment les échanges scolaires devraient être encouragés, quels soucis cause l'enseignement des langues nationales.

Quant à moi et pour l'instant, je souhaiterais plus simplement dire ici à titre personnel mon souci face à l'évolution de la politique et des pratiques linguistiques de ce pays; vous dire pourquoi, sur le plan symbolique - et vous le savez tous, la politique est faite de symboles -, il me semble inadmissible de renoncer à une loi sur les langues.

1. J'ai grandi sur la frontière des langues. Ce n'est pas un hasard si les parlementaires fribourgeois, tous partis confondus, ont cosigné l'initiative parlementaire 04.429. Nous vivons tous le "Röstigraben" au quotidien; nous passons sans cesse d'une communauté linguistique à l'autre; nous nous efforçons de comprendre le contexte culturel, politique et social des deux côtés de la Sarine. Comme pour les habitants d'une partie du Valais, du Seeland, des Grisons ou du Tessin, le plurilinguisme à Fribourg n'est pas une notion abstraite, mais une réalité quotidienne. Le refus du Conseil fédéral de légiférer en l'espèce constitue un déni de réalité.

2. Depuis dix ans que je travaille à Berne tout en vivant en Suisse francophone, il me semble constater que les Romands et les Alémaniques s'éloignent insensiblement. Les jeunes parlent moins bien les langues nationales que leurs aînés. Et pardonnez-moi de faire le même constat pour ceux qui siègent dans cette salle ou pour les correspondants parlementaires en poste dans la Berne fédérale. Les débats politiques se déroulent souvent sur des thèmes et avec des acteurs différents des deux côtés de la Sarine. On soutient à tort que le monde économique n'attendrait des salariés qu'une maîtrise acceptable de l'anglais sans trop d'intérêt pour les langues nationales. Cette tendance-là m'inquiète fortement. Aimer son pays, c'est l'aimer tout entier, c'est essayer de le comprendre dans sa complexité, c'est apprécier sa richesse et ses facettes multiples.

3. Je crois que l'enseignement des langues nationales n'est globalement pas vraiment satisfaisant. J'ai parfois l'impression que nous n'utilisons pas le potentiel qu'offre ce pays, que nous ne réalisons pas que nous pourrions mieux mettre en musique l'enseignement de l'allemand, par exemple en Suisse romande, que nous enseignons les langues étrangères comme si nous étions au fin fond du Congo. Nous devrions et pourrions multiplier les expériences d'immersion, les échanges linguistiques d'élèves ou de professeurs. Bien sûr, vous me direz que l'enseignement ne relève pas directement des compétences fédérales, mais il me semble approprié d'envoyer un signal clair en direction des cantons, et le projet de loi va dans ce sens.

4. Je suis convaincu que la priorité doit être accordée de manière conséquente à l'enseignement des langues nationales et que le débat sur le "Frühenglisch" ou l'enseignement prioritaire de l'anglais à l'école obligatoire ne peut être abandonné aux seuls cantons concernés. Il s'agit d'une question fondamentale, d'une question de cohésion nationale. Il s'agit d'afficher la volonté que nous avons de vivre ensemble, de nous comprendre, de nous écouter. C'est une illusion de croire, comme la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique ou la minorité de la commission, que l'ordre d'enseignement des langues ne joue aucun rôle et qu'il suffirait que chacun maîtrise l'anglais et une langue nationale partenaire au terme de sa scolarité obligatoire.

D'abord, je ne crois pas que cela soit vraiment réaliste sur le plan pédagogique. Ensuite, l'enseignement prioritaire de l'anglais conduira un jour ou l'autre à la disparition de la seconde langue nationale des programmes scolaires, parce que l'anglais est plus attractif pour les jeunes, parce que l'allemand et le français sont plus compliqués à apprendre et à maîtriser, parce que nombre de parents sont convaincus qu'une maîtrise de l'anglais est décisive et que ces histoires de langues nationales ne sont qu'un hobby de politicien. Bien sûr, les dernières votations montrent encore une résistance contre la disparition du français dans les programmes scolaires, notamment à Zurich, en partie d'ailleurs grâce à la pression, pardonnez-moi de le dire, exercée sur les cantons par le projet de loi dont nous discutons aujourd'hui.

Mais dites-moi qui aujourd'hui, dans cette salle, peut soutenir que d'ici cinq, dix, ou quinze ans, il n'y aura pas d'autres initiatives populaires allant dans ce sens et que d'autres parlements cantonaux ne prendront pas la décision de sacrifier les langues nationales à l'anglais pour des motifs pédagogiques, économiques ou culturels? Inverser l'ordre d'enseignement des langues, c'est ouvrir la boîte de Pandore, c'est affaiblir le lien national. Aimer son pays, c'est aussi se soucier de sa cohésion et vous me voyez aujourd'hui bien étonné de voir les patriotes autoproclamés de ce Parlement monter au front contre ce projet de loi.

Je vous demande par conséquent d'entrer en matière et de soutenir la majorité de la commission à l'article 15.