Chiffelle Pierre · Nationalrat · 2001-06-08
Chiffelle Pierre · Nationalrat · Waadt · Sozialdemokratische Fraktion · 2001-06-08
Wortprotokoll
Je voudrais tout d'abord dénoncer le pseudo-machiavélisme de bazar qui a consisté à prévoir l'organisation de ce débat deux jours avant la votation sur l'armement des soldats suisses à l'étranger. Espère-t-on naïvement par cette manoeuvre grossière faire taire les voix critiques à l'égard de l'armée? Cette apogée de la condescendance militariste provoque en tout cas chez moi plutôt l'effet contraire. En tout état de cause, il se justifie pleinement, au vu de l'évolution de la situation stratégique depuis la première votation de 1989, de poser à nouveau la question de la nécessité de l'existence pour notre pays d'une armée aux coûts aussi exhorbitants.
Se justifie-t-il de continuer à engendrer des coûts directs et indirects d'au moins 9 milliards de francs par année, au titre des prétendus besoins ainsi satisfaits, alors qu'une partie seulement des montants en jeu permettrait de remplir des tâches correspondant à des aspirations légitimes parfaitement concrètes et touchant réellement la vie quotidienne de toute la population? Je me contenterai de mentionner le financement de l'assurance-maternité, celui de la flexibilisation de la retraite ou encore celui du subventionnement accru du transfert des marchandises de la route au rail afin de rendre les conditions du trafic à nouveau supportables, sans parler de la panacée à tout déficit futur du budget fédéral.
A l'évidence, chacun admet que notre pays n'est plus et ne sera plus menacé militairement. Le rapport Brunner dit: "Les Etats pouvant à terme représenter un danger sont éloignés de notre pays et ne disposent pas des forces militaires conventionnelles de nature à nous menacer." On peut discuter de l'importance du catalogue impressionnant de menaces d'autre nature que militaire, établi par la commission Brunner, mais une chose est certaine: ce n'est pas l'armée qui pourra nous en protéger. L'actualité nous rappelle d'ailleurs à chaque instant l'absence de toute menace sérieuse puisqu'on a, par exemple, renoncé à tous les cours de répétition prévus en 2002, à l'exception de ceux consacrés aux graves dangers pour la patrie que représentent Expo.02 et les championnats du monde de ski.
En réalité, les militaires mènent depuis quelques années une opération de marketing sans précédent pour tenter de se donner une nouvelle légitimité: aide en cas de catastrophe, garde d'ambassades et de centres de requérants d'asile, etc. Ces opérations médiatiquement spectaculaires masquent ainsi qu'elles représentent moins de 1 pour cent du budget militaire, tout en camouflant 99 pour cent du solde.
Il tombe en outre sous le sens que confier ce type de tâches aux civils reviendrait beaucoup moins cher. Pour le reste, la population subit surtout les nuisances de la mégalomanie militaire telles que l'extension du cadastre du bruit de nombreux aéroports militaires, ou la rénovation de places de tir contre le gré des habitants concernés, sans oublier le cortège des tracasseries pour les particuliers et l'économie, résultant de l'accomplissement des obligations militaires. Pourtant, ces dernières années, même les plus sceptiques à l'égard de l'armée, dont je suis, ont tenté une discussion critique constructive, sans le moindre succès. Jamais le département ou la majorité de ce Parlement n'ont fait la plus petite concession ni accepté les plus modestes aménagements à leur conception de l'organisation de la chose militaire. Ils ont rejeté jusqu'au plus raisonnable et soigneusement motivé des amendements au programme d'armement. Ils ont vilipendé le terrain de négociation politique que représentait la "Halbierungs-Initiative". Heureusement, cela n'a empêché ni les Vaudois, ni les Genevois, ni les Neuchâtelois, ni les Jurassiens d'accueillir favorablement cette initiative.
Dès lors, à force de nous pousser dans les cordes, par exemple en provoquant la population avec l'annonce d'un budget militaire de 300 millions de francs supérieur à ce que l'on pouvait attendre et d'un programme d'armement faramineux de 30 milliards de francs sur dix ans, ne vous étonnez pas que nous finissions par nous rallier aux solutions les plus radicales. Devant le refus arrogant de toute discussion raisonnable, je ne vois pas d'autre solution que le soutien à l'initiative populaire "pour une politique de sécurité crédible et une Suisse sans armée", persuadé que son acceptation entraînerait des bienfaits collatéraux rapides, sans faire courir le risque d'un dommage quelconque à terme. D'ailleurs, l'expérience des conséquences du vote de 1989 permet de penser qu'un score honorable devant le peuple est le seul événement, plus que toute évaluation stratégicopolitique objective, qui soit susceptible, Monsieur le Conseiller fédéral, d'ébranler la suffisance du lobby militaire et de calmer son appétit boulimique.