Savary Géraldine · Ständerat · 2017-03-08
Savary Géraldine · Ständerat · Waadt · Sozialdemokratische Fraktion · 2017-03-08
Wortprotokoll
Comme mes collègues dans ce débat et en commission, je vous invite à rejeter cette initiative populaire. A mes yeux comme aux yeux de ceux qui sont intervenus tout à l'heure, cette initiative est outrancière, irresponsable et irrespectueuse de ce qui fait l'ADN de notre pays, à savoir sa diversité et son multiculturalisme.
En outre, elle est inutile: c'est comme si, au fond, le Parlement et la population ne s'étaient pas penchés sur la question du service public et des médias. Or c'est faux: le débat sur la redevance, nous l'avons déjà eu. C'était d'ailleurs un débat difficile, au terme duquel la population a soutenu un nouveau système de redevance. Le soutien a certes été acquis à une majorité assez étroite. Mais enfin, c'est un soutien qui s'est manifesté par la décision de la population. Quant au débat sur le service public, il a déjà eu lieu ici, dans notre conseil; il aura lieu la semaine prochaine au Conseil national. Donc le Parlement se penche sur l'avenir du service public, comme l'a fait le Conseil fédéral.
Enfin, s'agissant du débat sur l'avenir des médias, qui, à mes yeux, est sans doute le plus important aujourd'hui, il est en construction; il est encore à mener, avec, sans doute, des changements de paradigmes, des changements de propositions, avec un agenda qui, à mon avis, devrait être un tout petit peu plus rapide que ce que prévoit le Conseil fédéral. Mais enfin, le chantier est déjà engagé. La présente initiative populaire n'amène absolument aucune plus-value aux discussions, ni aux propositions éventuelles que nous pourrions faire sur l'avenir du paysage médiatique suisse.
Comme cela a été dit ici, l'initiative propose de supprimer la redevance allouée à la SSR et aux télévisions et radios privées concessionnées, avec une logique au fond assez simple, à savoir que c'est le marché qui déciderait de l'offre: s'il y a un public, il y a des recettes; s'il y a des recettes, il y a une offre, la Suisse étant considérée comme un marché unique. A ce rythme, avec cette logique, les initiants devraient dans le même élan proposer la suppression des minorités linguistiques parce que ces dernières, selon la logique du marché, sont ennuyeuses pour l'économie de marché: les minorités linguistiques parlent une autre langue, consomment une autre culture, regardent d'autres séries que la série préférée en Suisse alémanique, d'après ce que j'ai lu dans le "Beobachter".
On ne regarde pas les mêmes choses, on ne parle pas la même langue. On consomme d'autres prestations culturelles et sportives, ce qui, évidemment, n'entre pas dans les pures logiques de marché. Faire dépendre la qualité des médias de la seule logique de marché ne fonctionne pas dans un pays comme la Suisse, cela a été dit.
Nous avons aujourd'hui véritablement la triste preuve par l'acte qu'on a besoin en Suisse d'autres instruments, que l'Etat ou la collectivité doit intervenir, pour soutenir la diversité médiatique. Je le dis avec d'autant plus d'inquiétude que je représente la partie francophone de ce pays parce que, comme vous le savez peut-être, nous vivons, en Suisse romande en particulier, une situation très inquiétante pour la diversité des médias et du paysage médiatique. Vous avez vu que "L'Hebdo" a disparu, vous avez vu que des postes sont supprimés dans un journal comme "Le Temps". Ce n'est donc pas seulement dans la presse régionale, Monsieur Hêche, que les difficultés apparaissent, mais bien dans la presse de manière générale, y compris dans la presse généraliste. Des suppressions de postes ont aussi été effectuées à "La Tribune de Genève" et à "24 Heures", et le directeur de Tamedia, Monsieur Tonini, que nous connaissons toutes et tous, a déjà annoncé que dans les cinq prochaines années, d'autres titres allaient disparaître. On vit donc une situation très difficile et très inquiétante. Le débat sur le paysage médiatique suisse est d'autant plus urgent à entamer. Il a déjà eu lieu, cela a été dit par Monsieur Comte et Madame la présidente de la Confédération, mais c'est sans doute le débat le plus urgent à mener actuellement.
L'initiative "No Billag" consiste à tirer la prise pour la SSR, je crois que c'est assez clair, avec des mesures aussi drastiques que celles proposées, et ainsi à renoncer à la reconnaissance des minorités, à affaiblir le débat démocratique, à fragiliser la diversité des médias et de l'information. [PAGE 146] Je rappelle que la SSR consacre 650 millions de francs à l'information, 300 millions à la culture et 180 millions au sport. Bref, on affaiblirait directement la SSR et, par là, tous les instruments en faveur de la diversité des opinions, de l'information, de la culture et du sport dans notre pays.
Si la commission de notre conseil s'est opposée à cette initiative, ce n'est pas parce qu'elle souhaite un média d'Etat, une SSR aux ordres de notre conseil, même si nous sommes très heureux que ce débat soit suivi aujourd'hui par les caméras de la SSR, mais parce qu'il ne sert à rien de prendre à Jean pour ne rien donner à Paul. Aujourd'hui, nous le savons, les médias publics sont menacés par les télévisions et les radios étrangères. Je rappelle qu'aujourd'hui deux tiers du public suisse regardent des chaînes étrangères financées avec des marchés domestiques plus larges, des redevances publiques plus généreuses et des recettes publicitaires dont une partie vient directement de notre pays. Dans ces conditions, votre commission a décidé clairement de ne pas proposer de contre-projet, parce qu'on ne présente pas de contre-projet à un non-projet tel que l'initiative "No Billag".
En conclusion, nous méritons mieux que cette initiative. Nos médias méritent mieux que cette initiative. La population suisse mérite mieux que cette initiative. Il y a des enjeux de première importance pour la SSR, entre autres celui consistant à faire coïncider son offre avec les nouveaux publics et les nouveaux modes de communication, à améliorer la présence des femmes dans ses structures hiérarchiques - je le précise puisque nous sommes le 8 mars aujourd'hui -, à améliorer la présence des femmes dans les débats. Je le dis pour les médias en général. Il est très sympathique de consacrer une journée aux femmes, des émissions et des parutions spéciales, mais, si le reste de l'année elles sont systématiquement sous-représentées, il reste un effort à accomplir.
Un autre enjeu pour la SSR est sans doute d'organiser un marché publicitaire entre coopération et concurrence avec les médias privés. Des débats y sont consacrés. Ils ont lieu en commission et ils vont se poursuivre. En particulier: faut-il ouvrir Internet aux recettes publicitaires pour la SSR? Faut-il affecter une part de la redevance aux médias privés? Ces questions sont évidemment sur la table du Parlement et du Conseil fédéral.
Enfin, comme je l'ai dit tout à l'heure, le renforcement du paysage médiatique suisse paraît maintenant le chantier le plus important du Parlement et du Conseil fédéral. En tout cas, cette initiative ne résout en rien les questions que je viens d'évoquer.
Ce sont les raisons pour lesquelles, comme mes collègues, je vous invite à recommander au peuple et aux cantons le rejet de cette initiative populaire.