Béglé Claude · Nationalrat · 2018-03-15
Béglé Claude · Nationalrat · Waadt · CVP-Fraktion · 2018-03-15
Wortprotokoll
En juin dernier, notre conseil a soutenu, par 140 voix contre 13 et 25 abstentions, la présente motion du groupe UDC. Celui-ci demande l'ouverture d'une ambassade de Suisse en Erythrée. Le Conseil des Etats a suivi notre conseil, le 4 décembre 2017, mais a apporté la modification suivante au texte de la motion: "Le Conseil fédéral est chargé de renforcer la présence diplomatique en Erythrée." Cela constitue une atténuation, l'obligation d'ouvrir une ambassade disparaissant.
Dès lors, la question posée à la Commission de politique extérieure de notre conseil était: faut-il absolument ouvrir une [PAGE 471] ambassade en Erythrée pour garantir l'efficacité de la présence suisse et réduire le flux migratoire?
Rappelons le contexte. Avec la création de l'Erythrée en 1993, l'Ethiopie perd son accès à la mer Rouge. La nouvelle frontière, contestée, devient le théâtre d'escarmouches permanentes. Une guerre a eu lieu. Les dirigeants actuels du pays sont d'anciens combattants. Beaucoup vivent encore dans cet esprit, même si en fait il n'y a plus d'hostilités depuis longtemps. Le régime est de type communiste, avec le même président depuis 25 ans. Les structures sont pour le moins archaïques, et l'arbitraire règne en maître: pas de Constitution ni de tribunaux. Le pays se referme sur lui-même. Les opposants au régime sont brimés. De nombreux observateurs internationaux, dont la Commission des droits de l'homme de l'Organisation des Nations Unies, critiquent ce qui se passe en Erythrée. C'est un pays qui vit en autarcie, replié sur lui-même. Economiquement, l'Erythrée est un des pays les plus pauvres du monde. C'est en tout cas le cas de la plus grande partie de la population. L'Etat a quant à lui deux sources de revenus propres: le revenu des mines, 40 pour cent lui revenant, et la location de la base militaire d'Assab qu'utilise la coalition arabe pour intervenir au Yémen. Ces deux activités semblent lui rapporter 1,5 milliard de dollars.
On constate aussi une autarcie politique. Le processus de paix avec l'Ethiopie est au point mort depuis 2006. Il n'y a que quatre ambassades européennes à Asmara, la capitale, et il est rare que les ambassadeurs aient accès au président.
Une question particulièrement épineuse est celle du service militaire ou du service civil illimité. Au début, il s'agissait de garantir de pouvoir disposer des effectifs suffisants pour pouvoir défendre le pays, d'où l'idée de prolonger le service militaire obligatoire selon les besoins au-delà des dix-huit mois réglementaires. Mais, actuellement, il n'y a plus de guerre. Pourtant il est fréquent que les jeunes ne soient pas démobilisés après le temps réglementaire. Au contraire, ils sont souvent contraints de rempiler, non pas sous les drapeaux, mais en travaillant là où l'Etat leur dit de le faire, et ce pour une durée souvent indéterminée et pour un revenu très faible. Il s'agit tout bonnement d'une allocation des forces de travail dans une économie planifiée, dans la plus pure tradition communiste.
C'est en bonne partie cela que fuient les jeunes: cette contrainte de ne pouvoir travailler où ils le voudraient. Alors ils cherchent à partir. Selon le langage des autorités d'Asmara, ce sont des déserteurs. En réalité, ce sont plutôt des gens cherchant à échapper à deux choses: d'une part, à l'absence de perspectives économiques locales; d'autre part, à la répression du régime. Il s'agit souvent des deux choses à la fois, d'où la complexité du dossier érythréen, car dans le premier cas, il s'agit de migrants économiques et, dans le second, de réfugiés. Comment faire la différence? Toute la question est là.
Face à ce pays complètement figé, les Erythréens partent. Depuis 2011, le nombre des demandes d'asile déposées par les Erythréens a explosé en Suisse pour atteindre près de 10 000 en 2015. Dès lors, l'ONU, des diplomates, des parlementaires ont cherché à comprendre la cause de cet exode. L'Erythrée est soupçonnée de ne pas respecter les droits de l'homme, mais des demandeurs d'asile ont pu retourner chez eux sans être inquiétés, ce qui fait dire au Conseil fédéral, dans son rapport de 2016, que personne ne semble vraiment savoir quelle est précisément la situation dans ce pays.
Les chiffres de l'immigration érythréenne en Suisse ont été divisés par trois depuis 2015. Mais certains s'inquiètent. Ce sont les Erythréens qui sont en tête sur le plan du nombre des demandeurs d'asile depuis 2011. Ils obtiennent plus facilement le droit de rester en Suisse que les réfugiés de guerre. C'est une communauté qui compte 37 000 personnes avec une natalité dynamique et qui dépendrait pour plus de 500 millions de francs par an de l'aide sociale. De plus, la trop grande place accordée aux Erythréens aurait des effets regrettables, car cela saperait la confiance du peuple dans la politique migratoire du Conseil fédéral, empêcherait d'aider les personnes qui en auraient vraiment besoin, alimenterait un rejet des migrants en général.
C'est pourquoi le groupe UDC demande, par voie de motion, la création d'une ambassade à Asmara. Actuellement, nos relations avec l'Erythrée reposent sur un consul honoraire à Asmara et des contacts depuis notre ambassade à Khartoum. L'expérience diplomatique montre que seule une présence sur place permet de comprendre ce qui se passe vraiment dans ce pays; c'est ce que demandent les auteurs de la motion. Une ambassade permettrait de mieux profiter d'une ouverture du régime et de favoriser la discussion, ce qui pourrait in fine faciliter la signature d'un accord de réadmission. L'ouverture d'une ambassade permettrait aussi à des sociétés suisses de prendre pied là-bas alors que d'autres y sont déjà. Or accepter la modification du Conseil des Etats, c'est aussi renoncer à ouvrir une ambassade, donc à assurer une vraie présence physique. C'est trop vague, disent les autres. Que faut-il renforcer? On ne sait pas. Et peu importe si une ambassade coûte cher puisque le Secrétariat d'Etat aux migrations demande toujours des rallonges budgétaires.
Pour le Conseil fédéral, au contraire, demander un renforcement de la présence diplomatique en Erythrée est plus réaliste. En effet, le Conseil fédéral souhaite d'abord renforcer pas à pas ses liens diplomatiques. Ainsi, depuis 2017, la Direction du développement et de la coopération est revenue en Erythrée et y soutient deux formations professionnelles. La Suisse a également mis en place un dialogue structuré avec le gouvernement et cherche un contact direct avec le président. C'est pourquoi l'ouverture d'une ambassade ne semble pas nécessaire pour le moment.
De plus, la création d'une ambassade coûterait environ 1 million de francs, ce à quoi il faudrait ajouter pour son fonctionnement 500 000 à 700 000 francs par an. C'est pourquoi le Conseil fédéral voudrait louer un bureau dans l'ambassade allemande d'Asmara pour 10 000 francs par an, bureau qui serait utilisé cinq à six fois par an par une personne de notre ambassade à Khartoum.
Et puis une ambassade ne serait pas la solution miracle, car le président érythréen semble peu intéressé par l'établissement d'un dialogue intense. Une ambassade n'a pas pour vocation de stopper le flux migratoire et le nombre de demande d'asile déposées par des requérants d'asile érythréens a baissé en 2016, malgré l'absence d'ambassade.
La commission a adopté la motion modifiée par le Conseil des Etats, par 13 voix sans opposition et 10 abstentions.