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Comte Raphaël · Ständerat · 2019-06-20

Comte Raphaël · Ständerat · Neuenburg · FDP-Liberale Fraktion · 2019-06-20

Wortprotokoll

Je vais vous demander de faire un voyage dans le temps: imaginons que nous soyons en 2069, dans cinquante ans. Je ne sais pas si je serai encore de ce monde - ce n'est peut-être même pas souhaitable selon comment le monde évolue -, mais admettons que je sois encore vivant. J'aurai environ 90 ans, je vivrai probablement [PAGE 565] dans une maison de retraite, et j'aurai peut-être envie de me remémorer, avec une certaine nostalgie, l'époque lointaine où j'étais parlementaire. Je relirai peut-être notre débat de ce jour sur le congé paternité. Quand je dirai aux infirmières et aux infirmiers que j'ai vécu à une époque où il n'y avait pas encore de congé paternité, je pense qu'ils me regarderont un peu comme un dinosaure.

Si je vous dis cela, c'est parce que le sujet dont nous débattons est typiquement le genre de sujet qui prend très rapidement un "coup de vieux". Il y en a d'autres. Prenez le droit de vote des femmes: c'est en juin 1919, pratiquement il y a cent ans exactement, que la première votation populaire incluant les femmes a été organisée dans un canton. C'était à Neuchâtel. Il a fallu attendre quarante ans, 1959, pour que les premiers cantons accordent ce droit de vote et 1971 pour que les femmes votent sur le plan fédéral - nous le savons, puisque nous en aurons la confirmation dans cette salle avec son inscription.

Aujourd'hui, personne n'aurait l'idée de revenir en arrière et de contester le suffrage féminin. Quand on discute avec les jeunes et qu'on leur dit qu'il a existé une époque, pas si lointaine, où les femmes n'avaient pas le droit de vote, ils ont l'impression qu'on leur parle quasiment de préhistoire.

Prenez le congé maternité: après son inscription en 1945 dans la Constitution, quatre projets législatifs ont été rejetés avant que, en 2004, la population accepte un congé maternité. A l'époque, on a aussi peint le diable sur la muraille; force est de constater aujourd'hui que les coûts de ce congé maternité sont supportables pour l'économie. Aujourd'hui, plus personne ne le remet en cause et aucune proposition ne demande de le supprimer.

Et le congé paternité? C'est sans doute la même histoire qui va se jouer. Aujourd'hui nous débattons ardemment de la nécessité d'introduire un congé paternité et, si oui, de combien de semaines, mais dans cinquante ans, quand je serai dans ma maison de retraite, ce débat paraîtra sans doute un peu ridicule. Le congé paternité sera une évidence que personne ne remettra en cause.

Peut-être qu'à ce moment-là, comme cela a été évoqué par certains, nous n'aurons plus un congé maternité et un congé paternité, mais un congé parental; les choses évoluent vite. Nous verrons. Mais en tous les cas, l'idée que les pères puissent aussi bénéficier d'un temps pour s'occuper de leurs enfants ne sera plus contestée. Je soutiens pleinement le congé paternité, car c'est, à mes yeux, une mesure essentielle pour parvenir à l'égalité entre les genres.

C'est un peu paradoxal. Aujourd'hui, les femmes sont victimes de discriminations et ici nous avons une mesure qui directement profite aux hommes, mais qui indirectement profite aux femmes, parce qu'on sait que les discriminations dont sont victimes les femmes sont en grande partie liées au fait que la répartition des tâches au sein des ménages n'est pas égalitaire. Et donc, nous avons ici une mesure qui permettra aux hommes d'assumer pleinement leurs responsabilités, donc qui permettra de diminuer les discriminations dont sont victimes les femmes. C'est une mesure qui est extrêmement efficace pour renforcer l'égalité entre les hommes et les femmes.

Initiative ou contre-projet? Nous avons un contre-projet qui est ultra-raisonnable: c'est la raison au carré, ou la raison au cube. L'initiative est, elle, simplement raisonnable. Il faut constater que nous sommes souvent saisis d'initiatives populaires qui sont assez extrêmes, qui proposent des solutions qui vont très loin. Ici, nous avons une initiative qui est raisonnable. Le cercle des personnes qui l'ont lancée est très large, et ce sont des personnes qui se sont mises d'accord sur un texte qui est applicable et qui ne va pas extrêmement loin. Et donc, personnellement, je soutiendrai aussi bien le contre-projet que l'initiative populaire.

Le contre-projet a un avantage: comme il y a moins de semaines qui sont accordées, évidemment il est plus facilement finançable, donc plus facilement supportable pour l'économie. Mais c'est une lapalissade: plus les prestations sont faibles, plus il est facile de les financer.

L'initiative, elle, a un avantage: elle a un effet plus important sur le changement des mentalités. Si l'objectif est de favoriser l'égalité entre les genres, je crois qu'il faut à un moment donné un électrochoc, il faut un changement relativement important. Je pense que les deux semaines supplémentaires entre le contre-projet et l'initiative ne sont pas si anodines que cela. La plus-value est, à mes yeux, importante et elle peut faire la différence si on veut véritablement faire évoluer notre société.

Pouvons-nous nous permettre, financièrement, un congé paternité? Je fais un constat assez simple: nous avons toujours réussi, dans notre histoire, à laisser les hommes remplir leurs obligations militaires; il me semble que nous devrions arriver à laisser les hommes remplir leurs obligations parentales. Nous devrions arriver à financer ce congé.

En conclusion, permettez-moi une dernière réflexion sur le congé parental. J'estime, comme plusieurs orateurs, que c'est effectivement un modèle intéressant pour l'avenir. Il faut continuer cette réflexion à moyen et long termes et, quand je serai dans ma maison de retraite, en 2069, je pense que peut-être ce sera une réalité. Mais il faut aussi faire preuve d'un certain réalisme politique et voir où sont les majorités. Aujourd'hui, nous avons le choix entre rien, deux semaines de congé paternité ou quatre semaines de congé paternité. Le congé parental n'est pas sur la table; c'est ainsi. La réflexion doit continuer, mais il ne faut pas que la réflexion tue l'action. Et nous devons sans doute garder cet objectif, cette idée en tête, et continuer à réfléchir à l'introduction d'un congé parental. On peut considérer le congé paternité comme une étape, comme une première marche vers un congé parental. Mais, si on veut monter des escaliers, en général il faut toujours d'abord monter la première marche, et quand on essaie d'en monter plusieurs d'un seul coup, parfois on prend des risques et on peut chuter.

Pour toutes ces raisons, je vous invite à soutenir l'introduction d'un congé paternité en soutenant aussi bien le contre-projet que l'initiative, et en 2069, j'en suis sûr, je relirai avec fierté nos débats et je serai heureux d'avoir participé à un petit moment de l'histoire politique et sociale de notre pays.