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Christen Yves · Nationalrat · 2002-12-04

Christen Yves · Nationalrat · Waadt · Freisinnig-demokratische Fraktion · 2002-12-04

Wortprotokoll

Le président (Christen Yves, président): Nous sommes réunis en cette enceinte pour adresser un hommage à Mme Ruth Dreifuss, conseillère fédérale. Notre ministre de l'intérieur, plus exactement notre ministre des affaires sociales, de la santé, de la recherche, de la science et de la culture, a décidé de mettre un terme à son mandat; elle quittera donc ses fonctions le 31 décembre prochain, après les avoir exercées pendant neuf ans et neuf mois.

Définir le cheminement de Ruth Dreifuss femme et citoyenne est tout aussi intéressant que de rappeler le parcours impressionnant de la cheffe du Département fédéral de l'intérieur.

[PAGE 2190] C'est en janvier 1940 que Ruth Dreifuss pose son premier regard sur le monde, et plus particulièrement sur la Suisse, à l'heure où la gravité des événements internationaux fait peser une lourde menace sur l'existence même de notre pays; à l'heure où des dictatures implacables s'installent le long de nos quatre frontières sur lesquelles vont se dérouler des drames insupportables qui marqueront la conscience de tout un peuple.

Avec sa famille, elle traverse la Suisse de Saint-Gall à Genève, marquant une étape de jeunesse à Berne entre 1942 et 1945. Elle effectue sa scolarité à Genève et y obtient une licence en sciences économiques en 1970. Son attachement à la capitale de la paix ne se démentira plus.

En 1972 elle revient à Berne, au Département fédéral des affaires étrangères, en tant que responsable de projet à la Direction de la coopération au développement et de l'aide humanitaire. C'est là qu'elle découvre de près la misère du monde, notamment celle de l'Amérique du Sud, et cette expérience changera naturellement sa vision du monde.

Ruth Dreifuss occupe le poste de Secrétaire de l'Union syndicale suisse de 1981 à 1993, année où l'Assemblée fédérale la porte au Conseil fédéral dans les circonstances que l'on connaît. Enfin Genève se voit à nouveau représentée au gouvernement fédéral après une longue parenthèse de plus de trois quarts de siècle. Entre Gustave Ador, parti en 1919, et Ruth Dreifuss, élue en 1993, aucun Genevois ne fut élu au gouvernement. Et l'on peut dire, sans ambages, que femme de la situation, Ruth Dreifuss aura réussi, à ce moment de l'histoire, à dénouer une crise politique qui s'annonçait périlleuse. La volonté de voir une femme accéder au Conseil fédéral s'est exprimée avec tant de force qu'un homme a renoncé à assumer les hautes fonctions qui lui avaient été confiées. Après cet heureux dénouement, le président du Conseil national, Paul Schmidhalter, a pu s'écrier à Genève lors d'une réception inoubliable: Post Tenebras Ruth.

Porteuse des espoirs de tout un peuple, la conseillère fédérale Ruth Dreifuss se pose d'emblée en femme de terrain. Elle se veut à l'écoute de la population, de ses besoins et de ses espoirs. Les jeunes, les personnes en difficultés, celles qui font l'objet de discrimination sont les premiers à bénéficier de son attention. Même si la période de son entrée au Conseil fédéral est marquée par la récession, le chômage, le déficit croissant des finances fédérales, les tensions accrues entre les besoins financiers de la Confédération et des cantons, elle définit d'entrée de cause le domaine de ses priorités en accordant une attention toute particulière à la sécurité sociale, à la santé, à l'égalité des chances et à la culture.

Le 9 décembre 1998, l'Assemblée fédérale élit Ruth Dreifuss à la Présidence de la Confédération. Cette élection, si elle n'est pas vraiment une surprise en fonction de notre système politique, n'en constitue pas moins un événement puisque Mme Dreifuss est la première femme à accéder à la plus haute fonction de notre Etat. Cette humaniste, qui a toujours été à l'écoute des minorités, proclame le jour de son élection: "Aujourd'hui nous franchissons tout simplement une nouvelle étape d'une lutte longue de plusieurs dizaines d'années."

Le syndic de Vevey que j'étais alors, a eu le plaisir de l'accueillir à l'ouverture de la Fête des Vignerons, le 29 juillet 1999 au petit matin. Je garde un souvenir ému de la ferveur populaire qu'a suscitée la première présidente de la Confédération portée en triomphe sur les épaules d'une compagnie de Cent-Suisses.

Le 30 septembre dernier, Ruth Dreifuss annonce sa démission à l'Assemblée fédérale, mettant ainsi un terme au mandat qui fut, selon ses lignes, "source d'une joie quotidienne". Sa collaboration avec le Parlement et les débats créatifs au sein des commissions ont été particulièrement appréciés par la cheffe du Département fédéral de l'intérieur, pour qui le respect des institutions et le souci de leur bon fonctionnement ont été confortés par l'expérience vécue au Conseil fédéral.

Des dossiers-clés jalonnent le parcours de la ministre de l'intérieur, véritable sisyphe de la politique sociale. Elle défend la LAMal et l'AVS devant le Parlement. Le premier de ces dossiers l'oblige à lutter contre l'augmentation constante des coûts et des primes et à se battre pour faire accepter les aménagements capables d'alléger la lourde charge financière que la LAMal fait peser sur le budget des familles.

Le second dossier la voit confrontée au souci d'équilibrer les comptes de l'AVS dans une population vieillissante, et va exiger d'elle, la première conseillère fédérale socialiste, de faire accepter l'âge de la retraite des femmes à 64 ans. Elle y parviendra, mettant en évidence les avantages de la 10e révision de l'AVS que sont le bonus éducatif et le système du splitting. Dans ces deux domaines, le Conseil fédéral a fait accepter sa loi, et l'engagement de Ruth Dreifuss fut déterminant. Sans elle, la Suisse serait aujourd'hui moins sociale.

Le rejet populaire de l'assurance-maternité, en 1999, constituera un échec très durement ressenti par les femmes de ce pays; la ministre n'en perd pas moins ses convictions et sa sensibilité, et s'attelle à peaufiner un projet qui aura l'heur, nous en sommes certains, de passer le cap du Parlement. La première étape a été franchie hier, ici même, dans cette salle.

Si le domaine de la santé oblige la Confédération à une intervention énergique - pensons au sida et au sang contaminé -, c'est certainement dans le domaine de la drogue que Ruth Dreifuss donne la pleine mesure de ses convictions: la politique suisse des quatre piliers prend son essor et se voit ancrée dans la loi sur les stupéfiants, les initiative extrémistes étant écartées.

Les problèmes rencontrés dans les domaines où l'éthique et la santé sont confrontées ont trouvé une ébauche de solution par la création d'une commission nationale d'éthique et plus particulièrement par le lancement du projet de "Politique nationale de la santé".

L'aide aux universités et l'encouragement de la recherche, la coopération internationale en matière de recherche et de formation, le dialogue entre la science et la cité, tels sont les points forts de la politique de Ruth Dreifuss dans les domaines de l'éducation, de la science et de la recherche.

RD pourrait signifier "redevances douanières" pour Kaspar Villiger, ou encore "représentations diplomatiques" pour Joseph Deiss ou même "radical-démocratique" pour celui qui vous parle. Mais c'est d'emblée la formule "recherche et développement", dans le sens large de chacun de ces termes, qui s'impose tout au long de l'activité politique de Ruth Dreifuss. Alors à l'avenir aussi, pour nous, les initiales RD, ce sera tout autant Ruth Dreifuss que "recherche et développement".

En matière culturelle, l'article constitutionnel sur les langues a été accepté en votation en 1996, permettant ainsi à la Confédération d'encourager les échanges entre communautés linguistiques et de soutenir les cantons plurilingues. Pro Helvetia et le cinéma suisse se souviendront également de Ruth Dreifuss, le second nommé ayant reçu un précieux coup de pouce avec l'adoption par le Parlement de la nouvelle loi fédérale sur la culture et la production cinématographiques.

Tout au long de son mandat fédéral, mais plus encore durant sa présidence, Ruth Dreifuss a défendu l'image d'une Suisse ouverte et solidaire. Lors de la visite d'Etat du Président chinois Jiang Zemin, lequel s'offusquait de la présence de manifestants sur la Place fédérale, elle n'hésite pas à opposer une fermeté courtoise, rappelant que les valeurs fondamentales helvétiques ne sauraient oublier la liberté d'expression ni le sort de la communauté tibétaine.

Ruth Dreifuss, de confession israélite, n'a pu que vivre douloureusement l'affaire des fonds en déshérence. Pendant son année présidentielle toujours, elle excella à donner de la Suisse l'image d'un pays qui a cherché à faire son devoir de mémoire et qui a voulu faire oeuvre de justice en s'efforçant de réparer les fautes commises. Ce fut notamment le cas lors d'un voyage à New York en mai 1999 où par sa manière d'être, elle impressionna les auditoires et les interlocuteurs. Elle a d'ailleurs reçu le titre de docteur honoris causa de l'Université Hébraïque de Jérusalem en reconnaissance de [PAGE 2191] son engagement en faveur des femmes et de la justice sociale et de son action contre le racisme et l'antisémitisme.

Ruth Dreifuss fait partie de ces rares femmes qui auront contribué au changement de la société et de l'histoire de notre pays. Sa détermination, sa clairvoyance et sa conviction de voir un monde meilleur se profiler pour les générations à venir lui ont permis d'exercer avec succès sa fonction fédérale dans des domaines aussi variés, mais parfois épineux, que sont l'action sociale, la santé, la culture, la recherche et les sciences.

Au moment de laisser à d'autres cette "chance" et cette "expérience passagère" - ce sont ses termes - que constitue une responsabilité gouvernementale, je souhaite à Ruth Dreifuss que ce passage s'effectue en douceur dès janvier prochain. Je me réjouis surtout qu'il constitue, aujourd'hui, l'occasion de lui adresser les sentiments de profonde gratitude de l'Assemblée fédérale et mes meilleurs voeux personnels pour un retour à une vie privée plus normale, riche de joie et de succès.

En ce jour de décembre 2002, nous vient en mémoire la déclaration que Mme Ruth Dreifuss avait prononcé ici même le 10 mars 1993 en acceptant son élection. Elle avait dit: "Ce n'est que par un nouveau contrat social que notre pays trouvera la cohésion nécessaire pour résoudre ses problèmes." A la lumière des événements les plus récents qui ont marqué notre vie économique et sociale, chacun sent aujourd'hui combien ces propos ont conservé toute leur actualité dans un climat de paix sociale compromise et d'incertitude sur l'avenir. C'est pourquoi il est nécessaire que toutes les forces de notre pays se rassemblent et travaillent au bien de notre patrie suisse.

Merci, Madame, d'avoir autant donné à votre pays. (Applaudissements nourris)

Mme Ruth Dreifuss, conseillère fédérale, a demandé à s'adresser à l'Assemblée fédérale.