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Juillard Charles · Ständerat · 2024-12-16

Juillard Charles · Ständerat · Jura · Die Mitte-Fraktion. Die Mitte. EVP. · 2024-12-16

Wortprotokoll

Je ne vous cache pas que je suis perplexe concernant ce qui nous est proposé. Je suis encore davantage perplexe quand je vois certains milieux porter ce projet, notamment certains milieux économiques et certains de leurs représentants, ceux-là mêmes dont les organisations faîtières n'ont de cesse de demander aux autorités politiques de se mêler le moins possible de leurs affaires. Je suis également perplexe quand je vois la prise de position du directeur de la faîtière de ces entreprises qui dit ouvertement dans la presse qu'il n'y a pas lieu d'agir, car ce n'est pas un secteur systémique pour la Suisse, ce qu'a d'ailleurs corroboré le Conseil fédéral dans ses déclarations publiques.

Mon ressenti est grand si je regarde dans le rétroviseur de l'histoire économique relativement récente de notre pays. Rassurez-vous: je ne remonterai qu'au siècle passé - ce n'est pas si vieux - en vous citant quatre exemples. Le premier date d'il y a à peu près cinquante ans. Pour la plupart, nous étions déjà nés. La crise horlogère des années septante a dévasté l'économie de l'Arc jurassien, entraînant dans son sillage la faillite de centaines d'entreprises, la disparition de dizaines de milliers d'emplois - des dizaines de milliers de chômeurs et des dizaines de milliers de familles ont été touchées - provoquant un marasme économique et social que l'on n'a plus jamais revu depuis. Pour ces régions, il a fallu au moins vingt ans pour s'en sortir. Comment se sont comportés la Confédération et ceux qui aujourd'hui nous demandent d'agir? Aucun soutien, si ce n'est dix ans plus tard, l'arrêté Bonny. Cela fait partie de la vie des entreprises, nous a-t-on dit; c'est dans l'Arc jurassien. Deuxième exemple: la fermeture de la fonderie Swissmetal Boillat à Reconvilier en 2006. C'est plus intéressant; une fonderie. Quelle réaction dans les mêmes milieux politiques et économiques? Aucune. Troisième exemple récent: la fermeture de l'usine de la British American Tobacco (BAT) à Boncourt dans le Jura. 250 emplois sont passés à la trappe du jour au lendemain. C'est 7,5 pour cent - 7,5 pour cent - de l'ensemble des emplois jurassiens. Réaction des mêmes milieux: aucune; c'est la vie des entreprises.

Dernier exemple en date, qui a déjà été cité: la fermeture de la verrerie Vetropack de Saint-Prex en juin dernier. 180 emplois ont été perdus et surtout un savoir-faire unique en Suisse dans un domaine stratégique important, comme les ampoules ou les fioles pour le désinfectant ou les vaccins a disparu. Cela a également été dit: lors d'une visite de service de la Commission de gestion auprès de la Pharmacie de l'armée, ses responsables nous ont mis en garde contre la difficulté de s'approvisionner, notamment en temps de crise. Réaction de la Confédération: aucune. Je n'en ai pas vu et, pourtant, c'est un problème d'approvisionnement que nous aurons en cas de crise.

Certes, on ne peut pas vivre dans le passé, mais vous comprendrez que je porte peu d'intérêt à ce qui nous est proposé, non sans vous rendre attentifs au dangereux - ou pas - précédent que pourrait constituer une décision: une brèche dans la politique économique de notre pays dans laquelle ne manquera pas de s'engouffrer l'autre côté de l'échiquier politique qui soutient cette proposition.

Quant au modèle de financement proposé, il est habile. Il faut le reconnaître. Tous, sauf, bien sûr, ces entreprises, passeront à la caisse: les entreprises qui ne pourront jamais profiter de la même aide et tous les consommateurs qui verront une fois de plus leur pouvoir d'achat attaqué. Ceci ne semble pas émouvoir grand monde non plus, et surtout pas ceux qui nous sortent cet argument à longueur d'année et qui soutiennent pourtant ce projet.

Pour ce financement, on n'est pas du tout dans le même cas de figure que les exemples cités de UBS ou Credit Suisse: il ne provient pas de la caisse fédérale. Pourquoi ne pas passer par ce soutien direct de la Confédération? C'est ici que ce financement est très habile, car on évite de se mettre à dos les défenseurs de l'orthodoxie financière et du fameux rapport dont je tairai le nom de l'auteur.

Quant à la déferlante de camions qui traverseraient notre pays pour livrer du métal où les entreprises en auraient besoin, ceux qui avancent cet argument seraient bien inspirés quand même de nous dire comment ce métal est aujourd'hui déjà acheminé sur les chantiers de construction ou aux entreprises dont c'est la matière première; c'est très largement par la route aujourd'hui déjà.

Je ne suis pas opposé à ce que la Confédération ouvre un large débat sur une nouvelle politique industrielle destinée à garantir les intérêts, notamment économiques, de la Suisse en vue de maintenir et même d'accroître des emplois ou de favoriser la mise en oeuvre des avancées technologiques réalisées dans les hautes écoles de notre pays. Mais je doute du bien-fondé de ce projet, de son efficacité et surtout de son équité; et quand je doute, je m'abstiens. Je dirais même que je devrais plutôt rejeter ce projet, mais en pensant en particulier aux employés de ces entreprises qui risquent leur emploi et en application de l'adage "ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fasse, mais qu'on nous a fait pourtant", je ne m'y opposerai pas, mais je m'abstiendrai.