Ménétrey-Savary Anne-Catherine · Nationalrat · 2003-09-16
Ménétrey-Savary Anne-Catherine · Nationalrat · Waadt · Grüne Fraktion · 2003-09-16
Wortprotokoll
Par cette interpellation, le groupe écologiste avait l'ambition d'extraire le rapport Bergier des étagères sur lesquelles il a été relégué et de souffler quelque peu la poussière qui commence déjà à le recouvrir. En effet, inlassablement, le groupe écologiste a demandé qu'un débat s'instaure dans cette enceinte à propos de ce rapport, à propos de "cette histoire qui ne cesse de nous hanter", comme il est écrit dans le rapport Bergier même, cette histoire qui implique à notre sens des décisions politiques qui tardent à venir.
Alors, de ce point de vue, on peut dire que la réponse du Conseil fédéral à nos questions passe complètement à côté du sujet. A quoi donc a bien pu servir le travail de la Commission indépendante d'experts Suisse/Seconde Guerre mondiale? Selon le Conseil fédéral, il a servi à lancer un débat dans le public, auprès de la population, auprès des enfants des écoles, auprès des médias. Utilisation politique? On n'en trouve pas la trace, cette dimension-là est totalement inexistante. Pourtant, le rapport final met en lumière des aspects fondamentaux de notre système politique. Il s'agit particulièrement de l'absence de tout contrôle politique sur l'économie et notamment sur les entreprises actives dans la production et la vente d'armes et de munitions.
Le rapport parle même de "mariage de l'action publique et des intérêts privés". Il ajoute que "l'Etat fédéral fut complètement intégré dans un réseau de protection d'intérêts particuliers". On sait que cette situation s'est reproduite depuis lors à plusieurs reprises, et notamment en Afrique du Sud. Et que répond le Conseil fédéral? Rien, ou presque rien: que "la liberté économique est garantie", qu'on ne peut donc pas surveiller les entreprises, ou alors qu'on a depuis lors adopté une loi sur les sanctions ou les embargos. Mais à l'époque, tout comme au moment de l'apartheid ou de la guerre en Irak, ou encore aujourd'hui avec le conflit israélo-palestinien, le problème n'est pas dans le manque de lois, mais dans la facilité avec laquelle elles sont détournées.
Plus inquiétant encore, le rapport Bergier nous apprend que ce n'est pas par idéologie que les entreprises, ou peut-être aussi les autorités suisses, ont travaillé pour le régime nazi: "Les Suisses considèrent le système totalitaire avec méfiance et mépris." Ce n'est donc pas par adhésion au régime, non! c'est par habitude, par inertie, par goût du profit ou plus simplement encore par nécessité de survivre. C'est ce que le rapport appelle le "business as usual". A la limite d'ailleurs, on a presque envie de dire: "C'est dommage!" Parce que, si c'était par idéologie, on pourrait espérer qu'elle ait disparu à tout jamais avec la chute du IIIe Reich. Mais au contraire, si c'est par habitude et si rien n'est entrepris - c'est bien ce qui risque d'arriver -, tout peut recommencer, tout continue comme avant!
On pourrait parler de la même façon du problème des réfugiés. Les entreprises suisses installées en Allemagne ont donné des gages à l'antisémitisme en licenciant leurs collaborateurs juifs? Magnanime, aujourd'hui, le Conseil fédéral annonce qu'il a accordé 15 millions de francs à la lutte antiraciste. C'est peu! Ce n'est pas plus que ce qu'a coûté à lui seul le spectacle d'ouverture de l'Expo.02! Mais cela n'empêche pas, en même temps, le Conseil fédéral de nous soumettre une loi sur les étrangers qui est, disons, discriminatoire, pour ne pas dire raciste.
Quant aux réfugiés juifs refoulés, ils ont, selon le Conseil fédéral, permis que la Suisse se dote "d'une procédure d'asile équitable". Or, tout le monde sait que notre accueil est glacial et que la quasi-totalité des requérants est priée d'aller voir ailleurs, ce qui engendre des drames peut-être aussi douloureux, même s'ils sont moins nombreux, que ceux que connurent autrefois les juifs.
A quoi donc a servi ce rapport si on n'en tire pas des conclusions plus décisives? Peut-être à rien! Tout à l'heure d'ailleurs, M. Mörgeli, au sujet de l'aide au développement, nous disait que le développement, c'est le commerce et qu'il ne faut pas entraver le commerce libre. Eh bien! justement, nous pensons que nous sommes exactement dans la ligne de ce qui s'est passé sous le régime nazi et de ce qui pourrait se passer avec l'Afrique du Sud et avec d'autres pays. On continue à accueillir les capitaux en fuite; et si on a accepté à la dernière session d'été de réhabiliter les personnes qui ont aidé des réfugiés, on n'a tiré aucun enseignement de la fracture importante que révèle le rapport entre, d'un côté, la population qui a voulu lutter contre le nazisme et le fascisme, et, de l'autre, les autorités suisses qui avaient un tout autre comportement.
En conclusion, on peut dire que le rapport Bergier provoque l'inquiétude, non pas par ce qu'il révèle et qu'on connaissait déjà plus ou moins, mais parce qu'on croit comprendre que tout peut recommencer et qu'on ne fera rien.
C'est dans ce sens-là que la réponse du Conseil fédéral nous paraît insuffisante.