Porchet Léonore · Nationalrat · 2025-09-25
Porchet Léonore · Nationalrat · Waadt · Grüne Fraktion · 2025-09-25
Wortprotokoll
Je monte aujourd'hui à la tribune avec une pensée pour mon grand-père, qui doit se retourner dans sa tombe aujourd'hui, lui qui était chargé d'accompagner et de soulager le plus possible le dur sort de ses collègues saisonniers à l'époque où, dans le canton de Vaud en particulier, on construisait des kilomètres d'autoroutes. Voyez-vous, mon grand-père, en tant que technicien-géomètre, a notamment participé à la construction du grand viaduc de Villeneuve, que les fans d'autoroute qui se trouvent dans cette salle doivent bien connaître et regarder avec fierté, une prouesse d'ingénierie dont, oui, nous sommes fiers, mais qui n'a pas vraiment été construit par des Suisses, comme dans le cas de mon grand-père. Il se trouve que ce viaduc, comme beaucoup d'autres oeuvres d'ingénierie dans ce pays, a été construit par les saisonniers italiens entassés dans des baraquements branlants, glacés ou suffocants, supportant des panneaux "Interdit aux chiens et aux Italiens" dans le climat raciste des années Schwarzenbach. L'histoire des saisonniers et du racisme décomplexé de la politique suisse est une histoire honteuse de notre pays, à laquelle l'UDC voudrait aujourd'hui nous ramener.
En limitant la population à 10 millions d'habitants, en s'attaquant d'abord au droit d'asile puis au regroupement familial, puis à la libre circulation, cette initiative, de fait, recrée notamment un statut de saisonnier, un retour en arrière inacceptable. Le statut de saisonnier signifiait des vies marquées par l'absence et la précarité[NB]; signifiait des hommes qui travaillaient ici, mais qui n'avaient pas le droit de faire venir leurs femmes et leurs enfants[NB]; signifiait des familles déchirées, des enfants grandissant sans père[NB]; signifiait des couples et des enfants contraints à la clandestinité pour rester ensemble. Cette réalité a laissé des blessures profondes dans notre histoire. Revenir sur le regroupement familial, comme le propose l'initiative, c'est revenir à un système qui discrimine les travailleuses et les travailleurs, qui nie leurs droits fondamentaux. Ce serait répéter une erreur dont notre pays devrait, au contraire, rester conscient et tirer les leçons.
Il faut le rappeler, l'environnement suisse n'est pas menacé par une quelconque surpopulation étrangère. Ce qui menace notre avenir, c'est un système économique et énergétique qui continue de polluer, qui dépend encore massivement du pétrole, du gaz et de modes de production destructeurs. Les initiants et les initiantes le savent très bien, mais ils n'ont aucune envie de remettre en question ce système. Au lieu de s'attaquer aux multinationales, aux énergies fossiles, aux infrastructures polluantes, ils préfèrent pointer du doigt les étrangères et les étrangers. C'est plus facile, c'est plus rentable politiquement, mais c'est totalement inefficace. Si nous voulons être durables, ce n'est pas en fermant nos frontières que nous y arriverons, c'est en transformant notre économie, nos transports, notre agro-industrie et notre production énergétique. C'est en faisant de l'écologie le choix le plus facile et le meilleur marché. C'est en construisant un avenir écologique avec toutes celles et tous ceux qui vivent ici, et non pas en les excluant.
Les conséquences de cette initiative seraient aussi lourdes pour notre économie, à commencer par les hôpitaux qui manqueraient de bras, les EMS qui manqueraient de bras, les fermes qui manqueraient de bras, notre AVS qui manquerait de cotisations. En tant que syndicaliste, j'aimerais aussi rappeler qu'aujourd'hui, grâce aux mesures d'accompagnement de la libre circulation des personnes, nous avons un système solide qui protège les salaires et les conditions de travail. L'initiative met justement ce système en danger, de la même manière que le groupe UDC tente toute l'année de fragiliser la protection des travailleurs et des travailleuses en s'attaquant à la loi sur le travail. L'avenir de la Suisse ne se construit pas sur le repli ni l'exclusion, mais sur la solidarité et la coopération. Cette initiative fait des plus vulnérables, les [PAGE 1868] réfugiés, les déplacés, des boucs émissaires de crises dont ils ne sont pas à l'origine.
Rejeter cette initiative, c'est choisir une Suisse fidèle à son histoire d'ouverture, plutôt qu'à ses années Schwarzenbach. C'est une Suisse qui regarde vers l'avenir, une Suisse qui s'attaque aux vrais défis de durabilité et de justice sociale et non pas aux personnes qui font aussi vivre et prospérer la Suisse.