ARMP.2025.130
Classement. Soustraction de données. Violation du secret de fabrication ou du secret commercial. Infraction à la Loi fédérale sur la concurrence déloyale.
26 janvier 2026Français21 min
La transmission, à une société menant des activités partiellement concurrentes, de données de programmation pour des machines CNC est susceptible de tomber sous le coup de l’article 162 CP (violation du secret de fabrication ou du secret commercial). Par ailleurs, l’exploitation de ces données par les employés de la société concurrente peut constituer un comportement sanctionné par les articles 4 let. c, 6 et 23 LCD.Dans ces conditions, les conditions permettant le prononcé d’un classement ne sont pas réunies et l’ordonnance entreprise doit être annulée.
Source ne.ch
Faits
A.
a) A.________ SA (ci-après : A.________ ou la
recourante) a pour but statutaire l’exploitation d’un atelier de mécanique,
principalement actif dans la sous-traitance horlogère. Elle emploie environ 200
collaborateurs et son siège se trouve à Z.________.
b) B.________,
C.________ et D.________ ont tous trois travaillé chez A.________, avant de
démissionner pour rejoindre E.________ SA, société sise à Y.________ et active
notamment dans l’horlogerie. Plus précisément, B.________ a exercé la fonction
de responsable du département de la manufacture et démissionné, avec effet au
31 juillet 2024. C.________ a occupé la fonction de « responsable or »
et démissionné, avec effet 30 juin 2024. D.________ a exercé la fonction de
responsable du département de décolletage et démissionné, avec effet 1er
octobre 2024.
B.
a) Le 15 juillet 2024, A.________ a déposé une plainte pénale
contre les trois cadres susmentionnés, pour violation du secret de fabrication
ou du secret commercial (art. 162 CP) et infractions aux articles 5 et 23 de la
loi fédérale sur la concurrence déloyale (ci-après : LCD). Cette société
s’est constituée partie plaignante et a demandé au Ministère public d’accomplir
urgemment des actes d’instruction. En résumé, la société plaignante reprochait
à ses trois ex-cadres d’avoir soustrait et enregistré, sur des supports privés,
des données informatiques propres à A.________, principalement en lien avec la
production ou les ressources humaines, puis d’avoir partagé certaines de ces
données avec des employés de E.________ SA, société menant des activités
partiellement concurrentes.
b) Le
16 juillet 2024, la procureure a ouvert une instruction contre les trois cadres
susmentionnés, pour infractions aux articles 143 CP, 162 CP, 5 let. c, 6 et 23
LCD. Par mandat du 17 juillet 2024, la police a été requise afin de procéder à
plusieurs actes d’enquête, en particulier l’interrogatoire des trois
collaborateurs visés par la plainte, la perquisition des lieux auxquels ils
avaient accès et l’analyse de supports informatiques. Le résultat de ces
investigations a été consigné dans un rapport du 4 février 2025. Un second
rapport a été établi le 9 septembre 2025, suite à des réquisitions de preuves
complémentaires émanant de la partie plaignante. Il en ressort, en substance,
que les prévenus ont admis avoir copié, sur des supports privés, des données
informatiques de A.________. Ils ont expliqué avoir agi ainsi « pour se
faciliter la vie », notamment dans la perspective d’une future et
nouvelle activité chez un autre employeur que A.________. B.________ et C.________
ont par ailleurs reconnu avoir transmis, à tout le moins à une occasion, des
informations de nature technique (programmation de machines CNC) à des employés
de E.________ SA. Selon eux, ces informations ne contenaient toutefois aucun
secret de fabrication.
c) Par
avis du 15 septembre 2025, le Ministère public a informé les parties que son
instruction était complète et qu’il entendait clôturer son instruction par une
ordonnance de classement. Un délai au 30 septembre 2025 leur était imparti afin
de déposer leurs éventuelles observations et requérir des moyens de preuves
complémentaires. Aucune partie n’a sollicité de tels moyens de preuves.
d) Par
ordonnance du 6 novembre 2025, le Ministère public a prononcé le classement de
la procédure, laissé les frais de procédure à la charge de l’État et alloué des
indemnités aux prévenus pour leurs frais de défense (art. 429 CPP). Il a
retenu, en substance, que les éléments constitutifs des infractions visées dans
la décision d’ouverture d’instruction n’étaient pas réunis. Plus
particulièrement, il a exposé ce qui suit.
da)
S’agissant de la prévention de soustraction de données (art. 143 CP), les
prévenus avaient librement eu accès aux données informatiques de l’entreprise
dont ils avaient ensuite disposé, sans avoir eu besoin de franchir des
barrières techniques ou physiques de protection. Ces données n’avaient, par
conséquent, pas été « spécialement protégées » au sens de la
disposition légale susmentionnée. Par ailleurs, les prévenus n’avaient jamais
eu l’intention de détourner et copier ces fichiers, car ils y avaient légitimement
eu accès. De plus, dans la mesure où la possession de ces données n’avait visé
qu’un usage personnel, aucun enrichissement illégitime ne pouvait leur être
reproché.
db) En
ce qui concerne la violation du secret de fabrication ou du secret commercial
(art. 162 CP), les prévenus avaient déclaré avoir copié certaines données
informatiques pour se « faciliter la vie », celles-ci pouvant
potentiellement leur être utiles dans leurs futures et nouvelles fonctions. Par
ailleurs, comme cela ressortait des investigations, ils n’avaient pas divulgué
ces informations à des tiers, de sorte que la recherche d’un avantage financier
faisait défaut. De plus, aucune information commerciale n’avait été copiée et
le préjudice invoqué par la partie plaignante n’était pas établi à
satisfaction, de sorte qu’il demeurait hypothétique.
dc)
L’article 5 LCD ne pouvait pas non plus être appliqué dans le cas d’espèce,
dans la mesure où les prévenus avaient agi pour un « usage pratique et
personnel ». Par ailleurs, aucune utilisation commerciale de ces
données, par un tiers, n’avait été établie lors des investigations. L’article 6
LCD n’était pas davantage applicable car les prévenus n’avaient pas exploité ou
divulgué des secrets de fabrication qu’ils avaient « surpris »
ou dont ils avaient eu « indûment connaissance d’une autre manière ».
C.
a) A.________ recourt, le 17 novembre 2025, contre
l’ordonnance de classement du 6 novembre 2025 et conclut, principalement, à
l’annulation de l’ordonnance entreprise, et partant au renvoi du dossier au
Ministère public pour « instruction de la procédure, subsidiairement
pour le prononcé d’une ordonnance pénale de condamnation contre B.________, C.________
et D.________ ou pour leur renvoi devant l’autorité judiciaire par
l’établissement d’un acte d’accusation » et, subsidiairement, de
« renvoyer B.________, C.________ et D.________ devant une autorité de
jugement, subsidiairement [de] prononcer une ordonnance pénale pour infraction[s]
aux art. 143 et 162 CP », sous suite de frais, dépens et conclusions
civiles. En substance, la recourante considère que les éléments constitutifs
des infractions aux articles 143 et 162 CP sont réunis et que les prévenus
doivent ainsi être condamnés. Ses arguments seront repris plus loin, dans la
mesure utile.
b) Le
Ministère public a transmis son dossier le 24 novembre 2025 et conclu au rejet
du recours en se référant à son ordonnance du 6 novembre 2025.
c) Par
courrier du 11 décembre 2025, l’Autorité de céans a octroyé aux parties un
délai au 19 décembre 2025 pour déposer leurs éventuelles observations. Après
avoir sollicité deux prolongations de délai, B.________ s’est déterminé le 12
janvier 2026 et a conclu, en substance, à la confirmation de l’ordonnance de
classement. Ces observations ont été transmises pour information à A.________
et C.________, le 14 janvier 2025. Les autres parties ne se sont pas
déterminées.
C O N S I D É R A N T
1.
Le recours a été déposé dans les formes et délai légaux (art.
396 CPP), contre une décision susceptible de recours (art. 237 al.4 CPP), par
une partie plaignante qui a un intérêt juridique à l’annulation ou la
modification de la décision entreprise. Il est suffisamment motivé (art. 393
al.2 CPP), en ce sens qu’on comprend ce que la recourante demande. Il est ainsi
recevable.
Considérants
2.
L'Autorité
de recours en matière pénale jouit d'un plein pouvoir d'examen, en fait, en
droit et en opportunité (art. 393 CPP), sans être liée par les motifs invoqués
par les parties ni par les conclusions de celles-ci, sauf lorsqu'elle statue
sur une action civile (art. 391 CPP).
3.
a)
Selon l'article 319 al. 1 CPP, le ministère public ordonne le classement de
tout ou partie de la procédure notamment lorsqu'aucun soupçon justifiant une
mise en accusation n'est établi (let. a) ou encore lorsque les éléments
constitutifs d'une infraction ne sont pas réunis (let. b).
b)
Cette disposition doit être appliquée conformément au principe in dubio pro
duriore. Celui-ci découle du principe de la légalité et signifie qu'en
principe, un classement ne peut être prononcé par le ministère public que
lorsqu'il apparaît clairement que les faits ne sont pas punissables ou que les
conditions de l'exercice de la poursuite pénale ne sont pas remplies. Le ministère
public et l'autorité de recours disposent, dans ce cadre, d'un pouvoir
d'appréciation. La procédure doit se poursuivre lorsqu'une condamnation
apparaît plus vraisemblable qu'un acquittement ou lorsque les probabilités
d'acquittement et de condamnation apparaissent équivalentes, en particulier en
présence d'une infraction grave. En effet, en cas de doute s'agissant de la
situation factuelle ou juridique, ce n'est pas à l'autorité d'instruction ou
d'accusation mais au juge matériellement compétent qu'il appartient de se
prononcer (arrêt du TF du 20.02.2025 [7B_889/2023] cons. 4.2.1).
4.
a)
L’article 143 CP sanctionne quiconque, dans le dessein de se procurer ou de
procurer à un tiers un enrichissement illégitime, soustrait, pour lui-même ou
pour un tiers, des données enregistrées ou transmises électroniquement ou selon
un mode similaire, qui ne lui sont pas destinées et qui sont spécialement
protégées contre tout accès indu de sa part.
b)
Cette disposition, qui protège le droit du bénéficiaire légitime des données
d’en disposer, requiert les éléments constitutifs objectifs suivants : a)
des données informatiques enregistrées ou transmises, b) des données
spécialement protégées et c) un acte de soustraction. S’agissant des éléments
constitutifs subjectifs : d) l’infraction doit avoir été commise
intentionnellement, le dol éventuel étant toutefois suffisant, et e) l’auteur
doit avoir recherché un dessein d’enrichissement illégitime.
c)
Selon la jurisprudence, l’article 143 CP ne vise pas à protéger les données de
manière globale, mais seulement les données que le propriétaire ne veut pas
laisser accessibles à l’auteur. Ce dernier ne doit pas être légitimé à disposer
des données et il doit pouvoir reconnaître clairement que le titulaire des
données ne veut pas qu’il y accède. Il n’y pas de mesures suffisantes dans le
cas d’un employé qui ne rencontre aucune mesure de sécurité spécifique lui
entravant l’accès aux données détenues par son employeur, si ce n’est une
barrière morale (arrêt du TPF du 27.11.2015, [SK.2014.46], cons. 2.1).
d)
Selon la doctrine si la barrière consiste uniquement dans une interdiction
morale ou contractuelle d’utiliser un code dont une personne, par exemple un
employé, dispose légitimement, l’article 143 CP n’est pas applicable. Celui qui
outrepasse les limites de son bon droit de disposer des données ou utilise
abusivement des données accessibles, à savoir l’abus de confiance informatique,
n’est pas punissable (Dupuis/Moreillon/Piguet [et al.], Petit
commentaire CP, 2e éd., 2017, n.14 ad art. 143 et réf. cit.). Par
ailleurs et toujours selon la doctrine, il faut prendre acte du fait et
regretter que le législateur n’a pas voulu pénaliser le comportement de
celui qui est habilité à disposer de données mais qui outrepasse les limites de
son utilisation. Il résulte de cette situation que « la prévention de
la fuite de données passera nécessairement par la mise en place par l’employeur
de mesures techniques et organisationnelles efficaces – particulièrement en cas
de résiliation des rapports de travail – plutôt que par la menace d’une
sanction pénale » (Le Guen, La soustraction de données par
l’employé au regard des art. 143 et 179novies CP, 2024, <https://www.jmrlegal.ch/actualites-et-publications/la-soustraction-de-donnees-par-lemploye-au-regard-des-art-143-et-179novies-cp-publication-de-larticle-de-me-elodie-le-guen/>
[consulté le 04.12.2025]).
e) Dans
le cas d’espèce, il ressort des investigations – en particulier des
déclarations des trois prévenus et du rapport d’analyse informatique – que C.________,
B.________ et D.________ ont copié, sur des supports personnels (clés USB, flashcards,
disques externes), de très nombreuses données informatiques appartenant à A.________,
lesquelles contenaient principalement des informations techniques
(programmations pour des machines CNC, dessins techniques, dossiers en lien
avec le client F.________), mais également des données liées aux ressources
humaines (organigramme, photographies des collaborateurs, certificats de
travail, comptes-rendus d’entretiens d’évaluation). Les prévenus ont accédé à
ces données depuis leurs ordinateurs personnels et au moyen des identifiants
qu’ils détenaient légitimement en leur qualité d’employés de A.________.
f) Il
résulte de ce qui précède que les données informatiques auxquelles ils ont eu
accès n’étaient pas « spécialement protégées » au sens de
l’article 143 al.1 CP. Les prévenus ont certes disposé abusivement de ces
informations en les copiant sur des supports privés, voire même, s’agissant de
l’un des prévenus, en transférant un fichier sur son adresse mail privée.
Toutefois, leurs comportements ne tombent pas sous le coup de la disposition
pénale précitée, dans la mesure où ces données leur étaient librement
accessibles. Cela ne signifie pas qu’il n’y aurait pas eu, ce faisant, de
violation de dispositions contractuelles, mais cela relèverait de la justice
civile.
g) Pour
les motifs exposés ci-avant, c’est donc avec raison que la procureure a
abandonné la prévention à l’article 143 CP.
5.
a)
L’article 162 CP sanctionne, sur plainte, quiconque révèle un secret de
fabrication ou un secret commercial qu’il est tenu de garder en vertu d’une
obligation légale ou contractuelle, quiconque utilise cette révélation à son
profit ou à celui d’un tiers.
b) Les
éléments constitutifs objectifs de l’infraction sont : a) une
personne astreinte au secret ou tout tiers auquel le secret est révélé, b) un
secret de fabrication ou commercial et c) la révélation du secret ou
l’utilisation de la révélation, et sur le plan subjectif : d) l’infraction
doit avoir été commise manière intentionnelle. Aucun dessein particulier n’est
exigé.
c)
Selon la doctrine, un secret de fabrication se rapporte aux recettes de moyens
de fabrication qui ne sont pas publics et qui revêtent une grande valeur pour
le fabricant. Il concerne, en d’autres termes, les connaissances relatives aux
aspects techniques du processus de production (Dupuis/Moreillon/Piguet
[et al.], op. cit., n. 8 ad article 162). Cette notion englobe en particulier les
procédés et modèles utilisés, de même qu’en lien avec les substances et
matières employées ainsi que les recettes suivies. « Il convient également
d’inclure dans cette catégorie le savoir-faire professionnel, celui-ci étant
intimement lié à la méthode de fabrication appliquée » (Raedler/Richa/Fischer,
in Commentaire romand CP, 2e éd., 2025, n. 19 ad article 162). Par
ailleurs, le comportement punissable consiste pour la personne légalement ou
contractuellement astreinte à garder le secret, à révéler à des tiers le secret
en question. (…). Le comportement typique consiste à cet égard à porter la
connaissance d’autrui, même partiellement, le secret concerné et à agrandir
ainsi de façon indue le cercle des détenteurs du secret. Les moyens et la façon
d’agir importent peu (Dupuis/Moreillon/Piguet [et al.], op. cit.,
n.10
ad art. 162).
d) Dans
le cas d’espèce, les coprévenus, en leur qualités d’employés et de cadres de A.________,
étaient indiscutablement tenus de ne pas révéler des faits destinés à rester
confidentiels, tels que les secrets de fabrication et d’affaires dont ils
avaient pris connaissance au service de leur employeur (art. 321 al. 4
CO).
e) Les
prévenus ont affirmé, de manière générale et concordante, avoir copié les
données informatiques de A.________ dans le but d’un usage personnel, « pour
se simplifier la vie » lors d’un futur emploi. Toutefois, C.________ a
reconnu avoir envoyé, le 20 mars 2024, à G.________, employé auprès de E.________
SA, une « référence de la plaquette » utilisée chez A.________,
ainsi « qu’une programmation pour tourbillonner avec la contre op
(opération) ». Il a précisé avoir agi à la demande de ce dernier tout
en relevant que ces données ne constituaient nullement un secret de
fabrication. Quant à B.________, il a admis avoir envoyé, le 16 juillet 2024, à
C.________, lequel avait entre-temps quitté A.________ pour rejoindre E.________
SA, un « bloc de programme » pour une machine CNC, information
qui se trouvait sur le « serveur de A.________, dossier de production, H.________,
le fichier *». B.________ a précisé avoir agi sur demande de C.________.
f) La
question centrale consiste à déterminer si ces données de programmation pour
des machines CNC constituaient des secrets de fabrication et, par conséquent,
si elles devaient rester confidentielles, au sein de A.________. Il ressort
d’informations générales librement accessibles sur internet que les codes de
programmation CNC sont essentiels pour contrôler les machines-outils. Ils se
présentent sous la forme de lignes alphanumériques complexes, plus ou moins
longues. Une illustration figurant au dossier, soit des photographies de
programmations CNC prises par G.________ alors qu’il travaillait encore pour A.________,
permet de s’en faire une idée. Le fait même que ces codes soient, copiés ou
photographiés, met en évidence l’intérêt qu’ils représentent pour des personnes
actives dans le domaine de la machine-outil, a fortiori lorsqu’elles
exercent des activités concurrentes. Il faut donc en conclure que ces
paramètres de fabrication font partie des « recettes de fabrication »
des entreprises industrielles, qu’ils ne sont pas connus – dans toute leur
précision – du grand public et qu’une valeur certaine doit leur être reconnue
pour l’entreprise qui les détient. Dans ces conditions, il n’est pas possible
de soutenir, comme le fait le Ministère public, que la transmission de ces
données, par C.________ et B.________, à des personnes actives au sein d’une
société menant des activités partiellement concurrentes, ne tombe clairement
pas sous le coup de l’article 162 CP. Les conditions permettant le prononcé
d’un classement ne sont donc pas réunies et l’ordonnance entreprise doit, sur
ce point, être annulée.
g) La
recourante soutient que D.________ devrait être poursuivi pour tentative de
violation du secret de fabrication ou du secret commercial au sens des articles
162.
et 22 CP. Or, elle n’expose – et l’Autorité de céans ne distingue – pas de
quelle manière celui-ci aurait concrètement participé à la violation de secrets
de fabrication, y compris sous la forme d’une tentative. Ainsi, l’ordonnance de
classement doit être confirmée sur ce point.
6.
a)
En ce qui concerne l’infraction à l’article 23 LCD, la recourante ne reproche
pas à la procureure d’avoir abandonné cette prévention. Toutefois, dans la
mesure où l’Autorité de céans applique d’office le droit, elle n’est pas liée
par cette appréciation. L’ouverture d’instruction visait d’ailleurs les
articles 5 let. c et 6 LCD en lien avec la disposition pénale, soit l’article
23.
LCD.
b)
L’article 5 LCD vise trois cas de figure, soit l’exploitation directe (let. a)
ou indirecte (let. b) du résultat d’un travail confié ou la reproduction, grâce
des procédés techniques, du travail d’un tiers (let. c). Il ne s’applique pas
au cas d’espèce. En effet, aucun travail n’a été confié, sur la base d’un
rapport de confiance, par A.________ à E.________ SA et aucune exploitation
concrète (par exemple, reproduction) par cette dernière n’a été mise en
évidence lors des investigations.
c)
L’article 6 LCD vise à interdire à celui qui a acquis un secret de manière
irrégulière, soit par surprise ou dont elle a eu indûment connaissance d’une
autre manière, de l’exploiter ou de le divulguer. La notion de surprise exige
un comportement actif de l’auteur (p.ex. la surveillance secrète d’un
concurrent). Quant à la connaissance indue, elle résulte de la violation d’une
norme juridique visant à empêcher le comportement en question, sans que cette
norme constitue nécessairement une disposition pénale. Il peut s’agir d’un vol
(art. 139 CP), d’une violation de domicile (art. 186 CP) ou d’une
incitation de travailleurs, mandataires ou auxiliaires à trahir ou à surprendre
des secrets de fabrication ou d’affaires de leur employeur ou mandant (Fischer/Richa,
in Commentaire romand LCD, 2017, n. 16 ss ad art. 6 LCD). L’article 4 let. c
LCD réprime spécifiquement le comportement de celui qui incite des travailleurs
à trahir un secret de fabrication.
d) Dans
le cas d’espèce, C.________ et B.________ ont divulgué des données de
programmation de machines CNC à des employés de E.________ SA. C.________ a
admis avoir agi à la demande de G.________ (E.________ SA), lors de faits
survenus le 20 mars 2024. Il en va de même de B.________ qui dit avoir, le 16
juillet 2024, à une sollicitation de C.________ (E.________ SA). Cette
situation constitue a priori une divulgation de secrets de fabrication
résultant d’incitations d’employés de A.________ à trahir les secrets qu’ils se
sont vus confiés. Quant au but recherché par G.________ et C.________, on ne
peut soutenir qu’il se limitait à une utilisation de ces secrets à des fins
privées, dans la mesure où ils travaillaient pour une entreprise aux activités
partiellement similaires et que, dès lors, l’exploitation de ces informations
pouvait objectivement avoir un impact sur la concurrence (Fischer/Richa,
op. cit. n. 33). Dans ces conditions, il n’est pas possible de soutenir,
comme le fait le Ministère public, que l’exploitation de ces informations par G.________
et C.________ échapperait clairement à l’article 6 LCD, en lien avec l’article
23.
LCD. Se pose également la question de l’application de l’article 4 let. c
LCD, en lien avec le comportement de C.________ et G.________. Dans ces
conditions, les conditions permettant le prononcé d’un classement ne sont donc
pas réunies et l’ordonnance entreprise doit, sur ce point, être annulée.
e)
Finalement, il n’est pas exclu que les faits reprochés aux prévenus tombent
également sous le coup d’autres dispositions pénales, par exemple la loi
fédérale sur la protection des données (LPD), s’agissant des données liées aux
ressources humaines enregistrées par les prévenus.
7.
a)
Il résulte de ce qui précède que le chiffre 1 du dispositif de l’ordonnance
entreprise doit être partiellement annulé, dans la mesure où qu’il ordonne le
classement de la procédure contre B.________ pour violation du secret de
fabrication ou du secret commercial (art. 162 CP) et infractions aux articles 6
et 23 LCD et, contre C.________, pour violation du secret de fabrication ou du
secret commercial (art. 162 CP) et infractions aux articles 6 et 4 let. c cum
23.
LCD. Ce chiffre du dispositif est confirmé en ce qui concerne D.________.
b) Les
chiffres 2 et 3 traitant de l’allocation d’une indemnité (art. 429ss CPP) aux
prévenus C.________ et B.________ doivent également être annulés, vu le sort
réservé au chiffre 1. Ils ont droit à une indemnité partielle dans la mesure où
le recours était mal fondé, s’agissant de la prévention à l’article 143 CP. Ce
montant est fixé à 1'500 francs chacun et correspond à environ un tiers de
l’indemnité fixée par le Ministère public dans l’ordonnance de classement.
c) Le
chiffre 4 (allocation d’une indemnité à D.________) est confirmé.
d) Le
chiffre 5 est annulé, dans la mesure où les frais d’instruction suivront le
sort de la cause, sous réserve de la part des frais concernant D.________ qui
est laissée à la charge de l’Etat.
8.
Les
frais de la procédure de recours s’élèvent à 2’100 francs. La recourante
succombe dans une proportion que l’on peut évaluer à un tiers, vu que le
classement se justifiait s’agissant de la prévention à l’article 143 CP
reprochée aux trois prévenus et de toute autre infraction à l’égard de D.________.
Elle supportera ainsi 1/3 des frais, soit 700 francs, le solde des frais (soit
1'400 francs) étant laissé à la charge de l’Etat. Le solde de son avance de
frais, soit 1’800 francs (2'500 – 700), lui sera remboursé.
9.
Vu
l’issue de la cause, les parties ont droit à des dépens, à l’exception de D.________
qui n’est pas intervenu dans la procédure de recours et ne sollicite aucune
indemnité.
La
recourante a droit à des dépens pleins fixés à 1'800 francs, réduits à 1'200
francs dans la mesure où elle succombe partiellement.
Les
intimés, soit C.________ et B.________, ont chacun droit à des dépens pleins
fixés à 900 francs, réduits à 300 francs dans la mesure où ils succombent
partiellement mais de manière plus importante que la recourante.
Dispositif
Par ces motifs,
l'Autorité de recours en matière pénale
1. Admet le recours
et annule partiellement le chiffre 1 du dispositif de l’ordonnance du 6 novembre
2025, dans la mesure où il ordonne le classement de la procédure contre B.________
pour violation du secret de fabrication ou du secret commercial et infractions
à la LCD (art. 162 CP, 6 et 23 LCD) et contre C.________ pour violation du
secret de fabrication ou du secret commercial et infractions à la LCD (art. 162
CP, 4 let. c, 6 et 23 LCD).
2. Confirme, pour
le surplus, le chiffre 1 de l’ordonnance entreprise.
3. Annule les
chiffres 2, 3 et 5 du dispositif de l’ordonnance entreprise.
4. Arrête les frais
de la procédure de recours à 2’100 francs et les met à charge de A.________ SA
à hauteur de 700 francs, le solde (soit 1'400 francs) étant laissé à la charge
de l’Etat.
5. Charge le greffe
de rembourser à A.________ SA le solde de son avance de frais, soit 1’800
francs.
6. Condamne A.________
SA à verser à C.________ et B.________ une indemnité de de dépens de 300 francs
chacun.
7. Condamne
solidairement B.________ et C.________ à verser à A.________ SA une indemnité
dépens de 1200 francs.
8. N’alloue aucune
indemnité de dépens à D.________.
9. Dit que les
frais de l’instruction suivront le sort de la cause, sous réserve de la part
des frais concernant D.________ qui est laissée à la charge de l’Etat.
10. Notifie le présent arrêt à A.________
SA, par Me I.________, au Ministère public, à La Chaux-de-Fonds
(MP.2025.4158-MPNE/SWE/nt), à B.________, par Me J.________, à C.________, par
Me K.________, et à D.________, par Me L.________.
Neuchâtel, le 26 janvier 2026