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Décision

PE.2020.0203

CDAP - PE.2020.0203 - 2021-04-13 - A.________/Service de la population (SPOP)

13 avril 2021Français14 min

I.

Source vd.ch

TRIBUNAL CANTONAL

COUR DE DROIT ADMINISTRATIF ET PUBLIC

Arrêt du 13 avril 2021

Composition

M. Alex Dépraz, président; M. Stéphane Parrone, juge et M. Guy Dutoit, assesseur.

Recourante

A.________ à********

au nom de laquelle agit sa curatrice B.________, représentée par Me Romain DEILLON,

avocat, à Lausanne,

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Autorité intimée

Service de la population (SPOP),

à Lausanne,

P_FIN

Objet

Refus de délivrer

Recours A.________ c/ décision du Service de la population

(SPOP) du 20 août 2020 refusant la délivrance d'une autorisation

d'établissement UE/AELE et lui délivrant subsidiairement une autorisation de

séjour UE/AELE

Vu les faits suivants:

A.

A.________ (ci-après également: l'intéressée), ressortissante italienne

née en 1939, a résidé en Suisse au bénéfice d'une autorisation de séjour puis

d'une autorisation d'établissement jusqu’au 16 juin 2002, date à laquelle elle

est retournée vivre dans son pays d'origine avec son époux pour y passer sa

retraite.

B.

Le 26 juin 2020, l'intéressée, devenue veuve et qui souffre notamment de

troubles cognitifs liés à son âge, est revenue en Suisse, dans le Canton de

Vaud, pour y résider auprès de sa fille B.________ à ********. Elle a été

hospitalisée dès le 28 juillet 2020 à l'Hôpital de psychiatrie de l'âge

avancé à ********.

C.

Par décision du 20 août 2020, notifiée à l'intéressée le 1er

septembre 2020, le Service de la population (SPOP) a refusé de délivrer une

autorisation d'établissement UE/AELE à A.________ mais a subsidiairement

accepté de lui délivrer une autorisation de séjour UE/AELE.

D.

Par acte de son conseil du 1er octobre 2020, A.________

(ci-après: la recourante) a déposé, par l’intermédiaire de son mandataire, un

recours contre cette décision auprès de la Cour de droit administratif et

public du Tribunal cantonal (CDAP) en concluant principalement à sa réforme en

ce sens qu'une autorisation d'établissement UE/AELE lui est délivrée.

Dans sa réponse du 15 octobre 2020, le Service de la

population (SPOP) a conclu au rejet du recours et à la confirmation de la

décision attaquée.

Le 5 novembre 2020, la recourante a déposé des

déterminations dans lesquelles elle maintient ses conclusions.

Le 18 janvier 2021, la recourante a produit des

pièces complémentaires. Il en résulte notamment qu'elle séjourne désormais à

l'EMS ******** à Lausanne.

La fille de la recourante, B.________, a en outre

informé le SPOP le 2 mars 2021 que la Justice de paix des districts du

Jura-Nord vaudois et du Gros-de-Vaud avait institué le 3 février 2021 une

curatelle de représentation et de gestion en faveur de la recourante et avait

désignée B.________ en tant que curatrice de sa mère. Il résulte notamment de

la décision de la Justice de paix que la recourante souffre d'un trouble

neurocognitif majeur nécessitant un placement en long séjour dans un EMS et

qu'elle n'était déjà plus en mesure de s'occuper de ses affaires au moment de

son arrivée en Suisse.

E.

La Cour a ensuite statué sans ordonner d'autres mesures d'instruction.

Considérant en droit:

1.

La décision du SPOP ayant été notifiée avant l'entrée en vigueur, le 1er

janvier 2021, de l'art. 34a de la loi du18 décembre 2007 d'application

dans le Canton de Vaud de la loi fédérale sur les étrangers et l'intégration

(LVLEI; BLV 142.11), elle n'est pas susceptible d'opposition et peut faire

l'objet d'un recours directement auprès du Tribunal cantonal (art. 92 de la loi

du 28 octobre 2008 sur la procédure administrative [LPA-VD; BLV 173.36]).

Déposé dans le délai légal (art. 95 et 96 al. 1 let. b LPA-VD) et répondant

pour le surplus aux exigences formelles prévues par la loi (art. 79 LPA-VD,

applicable par renvoi de l'art. 99 LPA-VD), le recours est recevable si bien

qu'il y a lieu d'entrer en matière.

2.

La décision attaquée refuse l'octroi d'une autorisation d'établissement

UE/AELE à la recourante et lui délivre subsidiairement une autorisation de

séjour UE/AELE.

La recourante ne critiquant pas la décision attaquée

sous son second aspect, seul le refus de lui octroyer une autorisation

d'établissement UE/AELE à titre anticipé est litigieux.

3.

Ressortissante d'Italie, la recourante peut en principe se prévaloir des

dispositions de l'Accord conclu le 21 juin 1999 entre la Confédération suisse,

d'une part, et la Communauté européenne et ses Etats membres, d'autre part, sur

la libre circulation des personnes (ALCP; RS 0.142.112.681) dans la mesure où

celles-ci lui sont plus favorables que celles de la loi du 16 décembre 2005 de

la loi fédérale sur les étrangers et l'intégration (LEI; RS 142.20) et de ses

ordonnances d'application (art. 2 al. 2 LEI).

La délivrance d'une autorisation d'établissement

UE/AELE n'est toutefois pas réglementée par l'ALCP et ses protocoles

d'application (cf. Directives et commentaires du Secrétariat d’Etat aux

migrations – SEM – concernant l’ordonnance sur la libre circulation des

personnes, Directives OLCP, état le 1er janvier 2021, ch. 1.3.3.) si

bien que la question de savoir si une autorisation d'établissement doit être

délivrée à la recourante doit être résolue en application de la LEI et des ses

ordonnances d'exécution.

4.

Il n’est pas contesté en

l’espèce que la précédente autorisation d’établissement de la recourante, qui

avait quitté la Suisse en 2002, a pris fin (art. 61 al. 1 let. a LEI). Il convient

dès lors d’examiner les conditions auxquelles une personne qui revient en

Suisse après un séjour à l’étranger peut se voir délivrer une nouvelle

autorisation d’établissement.

a) L'art. 34

al. 2 let. a LEI prévoit, s'agissant des conditions d'octroi de

l'établissement, que la personne étrangère doit notamment avoir séjourné en

Suisse au moins dix ans au titre d'une autorisation de courte durée ou de

séjour dont les cinq dernières années de manière ininterrompue au titre d'une

autorisation de séjour. Ce délai est réduit à cinq ans pour les ressortissants

italiens (cf. Directives et commentaires du SEM – Domaine des étrangers, ci-après:

Directives LEI, état le 1er janvier 2021, ch. 3.5.2.1).

Toutefois, l'art. 34 al. 3 LEI permet l'octroi d'une

autorisation d'établissement au terme d'un séjour plus court si des « raisons

majeures » le justifient.

Cette disposition est précisée par l'art. 61 OASA

relatif au nouvel octroi d'une autorisation d'établissement après un séjour à

l'étranger qui prévoit ce qui suit :

"1 Après un séjour à l'étranger,

l'autorisation d'établissement peut être octroyée une nouvelle fois lorsque le

requérant a déjà été titulaire d'une telle autorisation pendant dix ans au

moins et que son séjour à l'étranger n'a pas duré plus de six ans.

2 Le requérant est tenu de prouver qu'il possède

des connaissances orales de la langue nationale parlée au lieu de domicile

équivalant au moins au niveau A2 du cadre de référence et des compétences

écrites du niveau A1 au minimum".

Sous ch. 3.5.3.2.1, "Nouvelle autorisation

d'établissement après un séjour à l'étranger", les Directives LEI

exposent ce qui suit:

"L'autorisation d'établissement peut être accordée au

terme d'un séjour de moins de dix ans si des raisons majeures le justifient

(art. 34, al. 3 LEI).

[…] Lorsque l'étranger sollicite une nouvelle autorisation

après un séjour à l'étranger (cf. art. 49 à 51 OASA), le SEM peut tenir compte

de tout ou partie des séjours antérieurs passés en Suisse pour fixer la date à

partir de laquelle une autorisation d'établissement peut être accordée (cf.

art. 61 OASA). Sont déterminants la durée des séjours antérieurs, les

circonstances et la durée du séjour à l'étranger et le fait que l'étranger ait

ou non été titulaire d'une autorisation d'établissement avant son départ en

Suisse (cf. art. 49 à 51 et 61 OASA et ch. 3.5.4.5). Il convient de préciser

que l'étranger doit à nouveau vivre sur le sol helvétique quelques années (au

minimum deux) au titre d'une autorisation de séjour avant de pouvoir prétendre

à l'octroi anticipé d'une autorisation d'établissement en application de l'art.

61 OASA (cf. ATAF F-139/2016 du 11 avril 2017, consid. 5.2)."

Il résulte de ce qui précède que l'octroi anticipé

d'une nouvelle autorisation d'établissement après un séjour à l'étranger suppose

en principe, d'une part, que la personne étrangère remplisse les conditions

prévues par l'art. 61 OASA, et, d'autre part, qu'elle ait à nouveau

séjourné en Suisse pendant au moins deux ans au bénéfice d'une autorisation de

séjour.

b) Comme le retient la décision attaquée, la

recourante ne remplit aucune de ces deux exigences. D'une part, si elle a bien

été titulaire d’une autorisation d’établissement pendant plus de dix ans, elle

a vécu pendant dix-huit ans en Italie, soit une durée très largement supérieure

au maximum de six ans prévu par l’art. 61 al. 1 OASA, avant de revenir en

Suisse. D'autre part, elle a requis l'octroi immédiat d'une autorisation

d'établissement. Même si on prend en considération le temps écoulé pendant la

présente procédure, elle n'est pas titulaire d'une autorisation de séjour

depuis plus de deux ans

La recourante fait toutefois valoir qu'au regard de

l'art. 34 al. 3 LEI, l'octroi immédiat d'une autorisation d'établissement ne

saurait être exclu même lorsque les conditions strictes posées par l'art. 61

al. 1 OASA ne sont pas remplies. Selon la recourante, la longue durée de son

précédent séjour en Suisse ainsi que son état de santé nécessitant des soins

constants seraient constitutifs de raisons majeures au sens de l’art. 34 al. 3

LEI justifiant l'octroi immédiat d'une autorisation d'établissement. Elle

invoque notamment le risque que son autorisation de séjour soit révoquée si

elle devait dépendre de prestations sociales, en particulier des prestations

complémentaires AVS/AI, en raison de son hébergement de longue durée en EMS.

c) La recourante se réfère notamment à un arrêt du

Tribunal administratif du Canton de Zürich (VB.2014.00536 du 3 décembre 2014)

dans lequel cette autorité a considéré, dans la situation d’un étranger qui

avait été titulaire d’une autorisation d’établissement pendant sept ans et

avait séjourné à l’étranger pendant un an et demi, que, même si les conditions

posées par l’art. 61 al. 1 OASA n'étaient pas réunies, l'autorité devait

examiner l’existence de « raisons majeures » au sens de

l’art. 34 al. 3 LEI. Une partie de la doctrine critique également les

exigences restrictives posées par l'art. 61 al. 1 OASA à l'octroi d'une

nouvelle autorisation d'établissement estimant que la notion de "raisons

majeures" de l'art. 34 al. 3 LEI doit être

interprétée plus largement (voir notamment Peter

Bolzli, in Kommentar Migrationsrecht, Marc Spescha/Andreas Zünd/Peter

Bolzli/Constantin Hruschka/Fanny de Weck (édit.), 5ème édition 2019,

n. 16 ad art. 34 LEI, p. 179 ; dans le même sens

Silvia Hunziker/Beat König, in Bundesgesetz über die Ausländerinnen und die

Ausländer, Martina Caroni/Thomas Gächter/Daniela Thurnherr (édit.), Berne 2010,

n. 37 ad art. 34 LEI, p. 288-289).

Le même auteur (Bolzli, op.cit., n. 15 ad art. 34

LEI, p. 178) se montre critique vis-à-vis de la jurisprudence du Tribunal

administratif fédéral (TAF arrêt F-139/2016 du 11 avril 2017, qui a été

confirmé depuis lors par un arrêt F-736/2017 du 18 février 2019, consid. 4.4),

à laquelle se réfèrent tant les Directives LEI que l’autorité intimée, selon

laquelle la personne étrangère doit avoir à nouveau séjourné « quelques

années » (au moins deux ans selon les Directives LEI) en Suisse avant de

pouvoir bénéficier d’une nouvelle autorisation d’établissement. Toujours selon

cet auteur, cette exigence serait difficilement soutenable et ne trouverait

aucun fondement dans les travaux préparatoires (voir toutefois Min Son Nguyen,

in Code annoté de droit des migrations, vol. II: Loi sur les étrangers, Minh

Son Nguyen/Cesla Amarelle (édit.), Berne 2017, n. 30 ad art. 34 LEI qui

soutient que l’octroi anticipé d’une autorisation d’établissement suppose un

séjour préalable régulier). Il est vrai que les Directives LEI (ch. 3.5.3.1) prévoient

expressément la possibilité d’octroyer des autorisations d’établissement

immédiatement dans certaines situations, notamment pour les professeurs

d’université et des hautes écoles spécialisées et pédagogiques, et réservent

également cette situation pour d’autres situations, « à condition qu’il

s’agisse d’une situation particulière, motivée et justifiée par des motifs

importants. Tel peut être le cas lorsque des motifs de politique générale à

haut niveau le justifient ou lorsque la personne revient en Suisse après un

séjour à l’étranger et que les conditions sont réunies pour lui octroyer à

nouveau et immédiatement l’autorisation d’établissement » (Directives LEI,

ch. 3.5.3.1 in fine ; cf. également Hunziker/König, op.cit., n. 39

ss ad art. 34 LEI).

Ces questions peuvent toutefois rester indécises. En

effet, à supposer que l'octroi immédiat d'une autorisation d'établissement à la

recourante soit possible, le recours doit de toute manière être rejeté pour les

motifs qui suivent.

d) L'art. 34 al. 3 LEI est une disposition

potestative ("Kann-Vorschrift") qui laisse un important pouvoir

d'appréciation à l'autorité compétente (cf. arrêt du TF 2C_153/2008 du 18

février 2008, consid. 2.3; cf. également arrêt CDAP PE.2015.0430 du 4 mars

2016, consid. 3d).

En l’occurrence, bien qu’elle ait vécu en Suisse

pendant une longue période, soit une quarantaine d’années selon ses allégations,

la recourante avait quitté le pays depuis dix-huit ans lorsqu’elle a décidé d’y

revenir en juin 2020. Elle a donc vécu à l’étranger pendant une longue durée

qui était de nature à rendre moins importants les liens qu'elle avait avec la

Suisse.

Certes, la situation personnelle de la recourante

est difficile. Ainsi, elle est veuve et ses proches vivent en Suisse. Elle a

toutefois pris le risque de cette situation au moment où, arrivée à l’âge de la

retraite, elle a décidé de quitter la Suisse avec son époux pour retourner dans

son pays d’origine. Il ne ressort en outre pas du dossier que la recourante

aurait conservé des liens particuliers avec la Suisse en dehors de la présence

de ses proches.

En outre, on ne saurait octroyer à la recourante une

autorisation d’établissement à titre anticipé pour lui éviter les conséquences

d’une éventuelle révocation de l’autorisation de séjour qui lui a été délivrée

en application de l’art. 24 ALCP. En effet, une telle décision supposera

nécessairement que l’autorité intimée examine soigneusement sous l’angle du

principe de la proportionnalité si elle est compatible avec sa situation personnelle

et tienne en particulier compte du fait que son état de santé nécessite des

soins constants et des difficultés que poserait sa réintégration dans son pays

d’origine.

Au vu de ce qui précède, l’autorité intimée n’a pas

excédé son large pouvoir d’appréciation en refusant d’octroyer immédiatement à

la recourante une autorisation d’établissement. Le séjour en Suisse de la

recourante depuis moins d’une année au bénéfice d'une autorisation de séjour n’est

pas suffisant pour modifier cette appréciation.

e) Pour le surplus, il est en l’état prématuré de

déterminer si la recourante pourra ultérieurement se voir octroyer une

autorisation d'établissement à titre anticipé.

En cas de nouvelle demande, il appartiendra à

l’autorité intimée de statuer en tenant compte de l’ensemble des circonstances,

la recourante étant rendue attentive que l'octroi à titre anticipé d'une

autorisation d'établissement doit faire l'objet d'une approbation par le SEM

(art. 99 al. 1 LEI; art. 3 let. d de l'ordonnance du DFJP du 13 août 2015

relative aux autorisations et aux décisions préalables dans le domaine du droit

des étrangers soumises à la procédure d'approbation, RS 142.201.1).

f) C'est donc à juste titre que l'autorité intimée a

refusé d'octroyer à la recourante une autorisation d'établissement à titre

anticipé.

5.

Le recours doit donc être rejeté et la décision attaquée confirmée. Compte

tenu des circonstances, il sera renoncé à percevoir des frais (art. 49 et 50

LPA-VD). Il n'est pas alloué de dépens (art. 55 LPA-VD).

Par

ces motifs

la Cour de droit administratif et public

du Tribunal cantonal

arrête:

Faits

I.

Le recours est rejeté.

Considérants

II.

La décision du Service de la population du 20 août 2020 est confirmée.

III.

Il n'est pas perçu de frais ni alloué de dépens.

Lausanne, le 13 avril 2021

Le

président:

Le présent arrêt est communiqué aux destinataires de

l'avis d'envoi ci-joint ainsi qu'au SEM.

Il peut faire l'objet, dans les trente jours suivant sa

notification, d'un recours au Tribunal fédéral (Tribunal fédéral suisse, 1000

Lausanne 14). Le recours en matière de droit public s'exerce aux conditions des

articles 82 ss de la loi du 17 juin 2005 sur le Tribunal fédéral (LTF - RS

173.110), le recours constitutionnel subsidiaire à celles des articles 113 ss

LTF. Le mémoire de recours doit être rédigé dans une langue officielle,

indiquer les conclusions, les motifs et les moyens de preuve, et être signé.

Les motifs doivent exposer succinctement en quoi l’acte attaqué viole le droit.

Les pièces invoquées comme moyens de preuve doivent être jointes au mémoire,

pour autant qu’elles soient en mains de la partie; il en va de même de la

décision attaquée.