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Décision

RE.2008.0012

CDAP - RE.2008.0012 - 2008-07-31 - X.________ c/Le Juge instructeur (PL) du recours au fond, Service des automobiles et de la navigation

31 juillet 2008Français16 min

Source vd.ch

Faits

Vu les faits suivants

A.

Le 26 mai 2008, le Service des

automobiles et de la navigation (SAN) a retiré à titre préventif son permis de

conduire à Mme A.________, née le 2.********, et ordonné la mise en ¿uvre d'une

expertise après de l'Unité de médecine du trafic (UMTR) de l'Institut

universitaire de médecine légale destinée à contrôler l'aptitude à la conduite

de l'intéressée. Cette décision faisait suite à un rapport médical de la

Fondation de Nant, unité hospitalière de psychogériatrie du Secteur

psychiatrique de l¿Est vaudois, dont la teneur est la suivante :

« Cette patiente présente une

dépendance à l¿alcool de très longue date, autrefois contrôlée et entrecoupée

de longues périodes d¿abstinence, mais qui a tout de même nécessité deux

séjours en hôpital psychiatrique entre octobre 2006 et avril 2008.

Mme A.________ a été hospitalisée du 9 avril

2008 au 6 mai 2008 à l¿hôpital de Nant en hospitalisation d¿office, demandée

par le Dr Osman en raison de troubles mentaux et du comportement liés à

l¿utilisation continue d¿alcool et de sédatif. La patiente a bien profité du cadre

hospitalier évoluant favorablement. L¿expérience nous a cependant montré que

chaque fois qu¿elle est recompensée elle banalise et se montre dans le déni de

ses difficultés ce qui est typique des problèmes de dépendance.

L¿examen neuropsychologique effectué le 6

mai 2008 a mis en évidence la diminution des capacités attentionnelles ainsi

que les fonctions exécutives. Les troubles cognitifs susmentionnés sont

compatibles avec des séquelles d¿un alcoolisme chronique susceptible d¿évoluer vers

un syndrome démentiel. Dans la mesure où la patiente parvient à maintenir une abstinence

complète, certaines performances pourraient néanmoins être améliorées. Dans ce

contexte, nous vous faisons part de nos inquiétudes pour cette patiente qui se

met en danger et qui pourrait mettre en danger des personnes tierces et nous

mettons en doute son aptitude à conduire. Dans ces conditions un examen par un

médecin expert s¿impose. »

La décision susmentionnée a été

notifiée le 28 mai 2008 à Mme A.________, qui a renvoyé son permis de conduire

au SAN le lendemain.

B.

Le 4 juin 2008 l¿avocat Philippe

Rossy a informé le SAN qu¿il était consulté par Mme A.________, laquelle

souhaitait qu¿il recoure en son nom contre la décision du 26 mai 2008, et

qu¿avant de le faire, il souhaitait procéder à la consultation du dossier. Le 6

juin, Me Rossy a adressé au SAN une seconde lettre, exposant que sur la base de

la décision précitée, contre laquelle il était chargé de recourir, Mme A.________

avait renvoyé son permis, qu¿il s¿agissait d¿une erreur et qu¿il saurait dès

lors gré au SAN de bien vouloir restituer ce permis à sa cliente dans les

meilleurs délais.

Considérant cette lettre comme un

recours, le SAN l¿a transmis le 12 juin 2008 à la Cour de droit administratif

et public du Tribunal cantonal. Celle-ci en a accusé réception le lendemain et,

simultanément, le juge instructeur a refusé de suspendre l¿exécution de la

décision attaquée et ordonné que le permis de conduire de la recourante reste

au dossier.

C.

Mme A.________ a recouru contre la

décision du SAN, par l¿intermédiaire de son avocat, le 16 juin 2008; elle conclut

à la réforme de cette décision en ce sens qu¿elle soit autorisée à continuer de

conduire jusqu¿à nouvelle décision prise sur la base du rapport d¿expertise de

l¿UMTR, le maintien de son droit de conduire étant toutefois subordonné à une abstinence

totale d¿alcool contrôlée médicalement selon des modalités fixées à dire de

justice. Sous la même condition, une requête d¿effet suspensif était jointe au

recours.

D.

N¿ayant reçu la décision sur effet

suspensif du 13 juin que le 17, l¿avocat de la recourante a écrit au juge

instructeur pour s¿étonner que cette décision ait été prise avant le dépôt du

recours et pour en solliciter par conséquent le réexamen à la lumière des

arguments développés dans le mémoire de recours du 16 juin.

Le juge instructeur a rejeté cette

demande par retour du courrier, confirmant sa décision du 13 juin 2008, au

motif que la recourante n¿invoquait aucun élément nouveau et pertinent donnant

lieu à un réexamen.

E.

Mme A.________ a recouru le 25

juin 2008 contre les décisions incidentes des 13 et 19 juin 2008 refusant

l¿effet suspensif à son recours. Elle demande à ce que son permis lui soit

restitué jusqu¿à ce que la lumière soit faite sur son aptitude à la conduite

automobile, ceci sous condition qu¿elle s¿abstienne de toute consommation

d¿alcool et se soumette au contrôle y relatif.

Le juge instructeur a renoncé à se

déterminer sur ce recours.

Le SAN, se référant à sa réponse

dans la procédure au fond, conclut au rejet du recours incident.

Considérants

1.

a) Selon l'art. 45 de la loi du 18

décembre 1999 sur la juridiction et la procédure administratives (LJPA; RSV

173.

), le dépôt du recours ne suspend pas l'exécution de la décision

attaquée, sauf décision contraire, prise, d'office ou sur requête, par le

magistrat instructeur.

b) L'effet suspensif est une mesure

provisionnelle qui fait obstacle à l'exécution de la décision attaquée. En tant

que telle, il doit en principe servir au maintien de l'état de fait existant

lors de l'ouverture de la procédure et à la sauvegarde des intérêts litigieux

(art. 46 LJPA). En règle générale il convient d'accorder l'effet suspensif si

la décision attaquée n'a pas encore été exécutée, à moins que l'intérêt public

ou un intérêt privé prépondérant ne commande l'exécution immédiate et que les

intérêts des parties ne s'en trouvent pas irrémédiablement compromis (RDAF 1994

p. 321). On veillera aussi bien à ce que l'exécution immédiate de la décision

attaquée ne rende pas illusoire la protection juridique procurée par le droit

de recours, qu'à éviter que la suspension des effets de la décision attaquée

durant la procédure empêche ladite décision d'atteindre son but. Il s'agit en

fin de compte d'examiner si les raisons qui plaident pour l'exécution immédiate

de cette décision l'emportent sur celles qui peuvent être invoquées à l'appui

du statu quo (dans ce sens, G. Steinmann, Vorläufiger Rechtschutz im

Verwaltungs­beschwerde­verfahren und im Verwaltungs­gerichts­verfahren, ZBl

1993.

p. 149-150). C'est avant tout en fonction de la vraisemblance et de

l'importance du préjudice que les mesures provisionnelles sont destinées à

éviter, ainsi que de la conformité de ces mesures au principe de la

proportionnalité, que doit dépendre le sort de la requête (dans ce sens,

Isabelle Häner, Vorsorgliche Massnahmen im Verwaltungs­verfahren und

Verwaltungs­prozess, RDS 1997 II p. 322 ss, spéc. ch. 92, p. 324).

c) L'effet suspensif peut être

refusé lorsqu'un intérêt public ou privé prépondérant commande l'exécution

immédiate de la décision (Tribunal administratif arrêt RE.1992.0018 du 4 juin

1992, consid. 3). Tel est notamment les cas lorsque les mesures prescrites sont

nécessaires pour éviter une mise en danger concrète et immédiate de biens de

police comme la santé, la sécurité ou pour des motifs relevant de la protection

de l'environnement (RE.1998.0007 du 9 avril 1998, RE.2004.0047 du 15 avril

2005, RE.1997.0028 du 5 septembre 1997, RE.1997.0025 du 5 septembre 1997, RE.1996.0062

du 6 février 1997).

2.

a) Selon l¿art. 16d de la loi

fédérale du 19 décembre 1958 sur la circulation routière (LCR; RS 741.01), le permis

de conduire est retiré pour une durée indéterminée à la personne dont les

aptitudes physiques et psychiques ne lui permettent pas ou plus de conduire

avec sûreté un véhicule automobile (let. a), qui souffre d¿une forme de dépendance

la rendant inapte à la conduite (let. b) ou qui, en raison de son comportement

antérieur, ne peut garantir qu¿à l¿avenir elle observera les prescriptions et

fera preuve d¿égards envers autrui en conduisant un véhicule automobile (let.

c). Le permis de conduire peut être retiré à titre préventif lorsqu¿il existe

des doutes sérieux quant à l¿aptitude à conduire de l¿intéressé (art. 30 de

l¿ordonnance fédérale du 27 octobre 1976 réglant l¿admission des personnes et

des véhicules à la circulation routière - OAC; RS 741.51). Cette disposition a

remplacé l¿ancien art. 35 al. 3 OAC qui prévoyait que le permis de conduire

pouvait être retiré immédiatement à titre préventif jusqu¿à ce que les motifs d¿exclusion

aient été élucidés. L¿art. 30 OAC nouveau a la même portée que l¿ancien art. 35

al. 3 OAC et ne fait que reprendre la définition du retrait préventif posée par

la jurisprudence selon laquelle un tel retrait peut être ordonné lorsqu¿il

existe des éléments objectifs qui font apparaître le conducteur comme une

source particulière de danger pour les autres usagers de la route et suscitent

de sérieux doutes quant à son aptitude à conduire (ATF 130 II 25; 125 II 396

consid. 3 p. 401; 492 consid. 2b p. 495/496; 122 II 359 consid. 3a p. 364).

b) Le retrait préventif du permis

de conduire ne peut être ordonné que si l'urgence du retrait justifie que l'on

prive le conducteur de la possibilité d'être entendu et de faire juger son cas

sur la base d'un dossier complet. L'instruction doit se poursuivre ensuite sans

désemparer. Le retrait préventif est une mesure de sécurité qui doit être

justifiée à la fois par l'importance des craintes que suscite le conducteur et par

l'urgence qu'il y a de l'écarter immédiatement de la circulation. Compte tenu

de la gravité de l'atteinte que peut causer un retrait immédiat du permis à

titre préventif, l'autorité doit mettre en balance l'intérêt général à

préserver la sécurité routière et l'intérêt particulier du conducteur (arrêts

CR.2007.0288 du 18 décembre 2007; CR 96.0072 du 1er avril 1996 et

les références citées; CR 97/113 du 26 juin 1997; CR 97/263 du 14 novembre

1997).

c) Le retrait à titre préventif du

permis de conduire constitue en soi une mesure provisoire destinée à protéger

la sécurité routière. Savoir si l¿effet suspensif doit être accordé au recours

dirigé contre une telle décision revient à examiner si cette dernière paraît à

première vue bien fondée. Ainsi, en matière de retrait du permis de conduire à

titre préventif, les critères que doivent successivement appliquer l¿autorité

administrative en première instance, le juge instructeur de la Cour de droit

administratif et public lorsqu¿il statue sur l¿effet suspensif, puis la cour

elle-même en jugeant au fond, coïncident pour l¿essentiel : il s¿agit de

vérifier si les constatations de faits permettent de nourrir des doutes

suffisants quant à la capacité de conduire du recourant (cf. RE.2002.0036 du 30

septembre 2002 consid. 2).

3.

a) Dans sa demande de réexamen, la

recourante a reproché au juge instructeur d¿avoir statué avant même que le

recours ne soit déposé et alors que l¿effet suspensif n¿était pas requis à ce

moment-là. Ces circonstances ne sont cependant pas de nature à affecter la

validité de la décision attaquée. La lettre de l¿avocat de la recourante, du 6

juin 2006, que le SAN a transmis à la Cour de droit administratif et public et

que cette dernière a enregistrée comme un recours, manifeste bien la volonté de

recourir contre le retrait à titre préventif du permis de conduire ("[¿] on m¿indique que sur la

base de votre décision du 26 mai, contre laquelle on me charge de recourir, Mme

A.________ vous a renvoyé son permis"). Sans doute ne s¿agissait-il pas là d¿un acte de recours motivé

satisfaisant aux exigences de l¿art. 31 al. 2 LJPA, mais elle suffisait à

l¿ouverture de la procédure et légitimait le juge instructeur à statuer

d¿office (v. art. 45 LJPA) sur la question de l¿effet suspensif, manifestement

litigieuse en l¿espèce.

b) Cette décision a été rendue sur

la base des éléments dont disposait le juge instructeur, soit essentiellement le

rapport de la Fondation de Nant. Ce rapport médical met en évidence une

dépendance à l¿alcool qui, même si elle a été entrecoupée de périodes

d¿abstinence, a nécessité une hospitalisation récente. Ce soupçon d¿alcoolo-dépendance,

auquel s¿ajoutent les troubles cognitifs (diminution des capacités

attentionnelles ainsi que des fonctions exécutives) justifient que l¿aptitude à

la conduite de la recourante fasse l¿objet d¿un examen approfondi, ce que

l¿intéressée ne conteste d¿ailleurs pas. En pareil cas, la jurisprudence

constante du Tribunal administratif conduit à confirmer les retraits préventifs

prononcés par le SAN, non seulement dans les cas où la jurisprudence du

Tribunal fédéral admet d¿emblée l¿existence d¿un soupçon concret et important

d¿alcoolo-dépendance (ivresse de 2,5 g ¿ ou deux ivresses de 1,6 g ¿ au moins en cinq ans, mais aussi lorsqu¿un fort soupçon d¿alcoolo-dépendance

peut être posé, comme ici, par un diagnostic médical (v. arrêt CR.2006.0068 du

13.

avril 2006, CR.2005.0067 du 4 mai 2005 ; CR.2004.0332 du 17 février

2005.

; CR.2005.0005 du 27 janvier 2005 ; CR.2004.0255 du 8 décembre

2004.

; CR.2004.0214 du 2 novembre 2004).

c) Il s¿ensuit que la décision du

juge instructeur, rendue sur la base des éléments dont on dispose actuellement au

dossier, est parfaitement conforme à la jurisprudence et doit être confirmée.

4.

La recourant met encore en cause

la décision du juge instructeur du 19 juin 2008 refusant d¿entrer en matière

sur la demande de réexamen de celle du 13 juin 2008 au motif que "la

recourante n¿invoque aucun élément nouveau et pertinent donnant lieu à un

réexamen".

Il est exact que cette demande de

réexamen, sur le plan des faits, n¿invoquait aucun élément nouveau. En

revanche, dans la mesure où elle faisait référence à l¿argumentation développée

dans le mémoire de recours du 16 juin 2008, elle comportait une motivation sur

laquelle le juge instructeur ne s¿est pas exprimé. Comme la décision initiale

du 13 juin 2008 n¿est que sommairement motivée (sur la base d¿une formule type impliquant

que le recours au fond est manifestement mal fondé), ce refus pourrait

constituer une violation du droit d¿être entendu de la recourante. En effet, si

l¿autorité n¿est pas tenue de discuter de manière détaillée tous les arguments

soulevés par les parties, celles-ci doivent au moins pouvoir apprécier

correctement la portée de la décision et pouvoir l¿attaquer à bon escient (ATF

130.

II 530 consid. 4.3; 129 I 232 consid. 3.2 ; ATF1 p.306/2006 du 11

octobre 2006 consid. 2.1 et les références). On peut se demander si cette

condition est remplie en l¿occurrence, puisque le refus d¿entrée en matière sur

la demande de réexamen revient à traiter la demande d¿effet suspensif sans

égard aux motifs du recours. Or, si la motivation d¿une décision sur mesures

provisionnelles peut être sommaire, on peut néanmoins en attendre qu¿elle

réponde, au moins succinctement, aux moyens invoqués dans la requête.

La cour renonce néanmoins, par

économie de procédure, à renvoyer le dossier au juge instructeur pour nouvelle

décision. Il apparaît en effet d'emblée que celle-ci ne pourra qu'être négative,

les moyens invoqués dans la requête n'étant manifestement pas de nature à

justifier l'octroi de l'effet suspensif. L¿abstinence

complète et contrôlée à laquelle la recourante propose de se soumettre ne

suffit pas à lever le risque pour la sécurité routière que présente son

comportement à l¿égard de l¿alcool. Cette condition ne permet pas de présumer

que la recourante a résolu son problème et qu¿un pronostic favorable peut être

posé sous l¿angle du risque de récidive. On rappelle qu¿une restitution du

permis de conduire à la suite d¿un retrait de sécurité pour cause d¿alcoolisme

n¿est possible qu¿après l¿observation d¿une période d'abstinence d'une certaine

durée (six mois au moins, en règle générale), seul moyen permettant de

démontrer que la personne concernée est parvenu à surmonter durablement son

addiction (CR.2006.0227 du 27 février 2007; CR.2005.0435 du 30 mars 2006;

CR.2004.0251 du 24 novembre 2004).

5.

Les considérants qui précèdent

conduisent au rejet du recours

Conformément aux art.38 et 55 LJPA,

un émolument sera mis à la charge de la recourante qui succombe.

Dispositif

Par ces motifs

la Cour de droit administratif et public

du Tribunal cantonal

arrête:

I.

Le recours incident est rejeté.

II.

Les décisions du juge instructeur

des 13 et 19 juin 2008 refusant l¿effet suspensif au recours d¿A.________

contre la décision du Service des automobiles et de la navigation lui retirant à

titre préventif son permis de conduire, sont confirmées.

III.

Un émolument de 500 (cinq cents)

francs est mis à la charge d'A.________.

ztk/Lausanne, le 31 juillet 2008

Le

président:

Le présent arrêt est communiqué aux

destinataires de l'avis d'envoi ci-joint.

Il peut faire l'objet, dans les trente

jours suivant sa notification, d'un recours au Tribunal fédéral. Le recours en

matière de droit public s'exerce aux conditions des articles 82 ss de la loi du

17 juin 2005 sur le Tribunal fédéral (LTF - RS 173.110), le recours

constitutionnel subsidiaire à celles des articles 113 ss LTF. Le mémoire de recours doit être rédigé dans une langue officielle,

indiquer les conclusions, les motifs et les moyens de preuve, et être signé.

Les motifs doivent exposer succinctement en quoi l¿acte attaqué viole le droit.

Les pièces invoquées comme moyens de preuve doivent être jointes au mémoire,

pour autant qu¿elles soient en mains de la partie; il en va de même de la

décision attaquée.