95.3186 · Interpellation · 1995-03-24
Département des affaires étrangères
Liquidé
Wortlaut
Le Conseil fédéral est-il prêt à reconnaître et à condamner le génocide des Arméniens lors de la Première Guerre mondiale ?
Que peut-il et qu'entend-il entreprendre pour empêcher les génocides ?
Begründung
Après avoir été frappés par des vagues de persécution et d'assassinats à la fin du XIXe siècle et au début des années 1900, les Arméniens de l'Empire ottoman furent systématiquement massacrés entre 1915 et 1918, ce qui à l'époque passa quasiment inaperçu en raison de la guerre en Europe. Sous prétexte d'impératifs militaires, les Turcs les contraignirent à marcher en direction du désert de Syrie. Ce qu'il faut bien appeler une déportation causa la mort de plus de la moitié d'entre eux. Des 2,1 millions qu'ils étaient en 1912, 1,5 million furent victimes du premier génocide des temps modernes. Les survivants trouvèrent refuge dans les pays arabes voisins et plus tard en Occident, aussi en Suisse.
Vingt ans plus tard, Hitler allait tenter de justifier ses méfaits par un autre génocide, encore plus grand et encore plus parfait, empêchant du même coup quiconque de parler du sort des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale.
Il fallut attendre les années quatre-vingt et nonante pour pouvoir aborder la question à l'échelon national et international, et pour exiger que le génocide des Arméniens soit enfin reconnu en tant que tel, ce que firent un document de la Commission des droits de l'homme de l'ONU en 1985 et le Parlement européen en 1987.
Depuis 1896, année qui vit la remise d'une pétition en faveur du peuple arménien, pétition qui fut alors signée par plus de 400 000 personnes, la Suisse se préoccupe du sort de ce peuple. Bien qu'ils n'aient pu intervenir directement, les conseillers fédéraux Motta et Ador avaient déjà, dans les années vingt, plaidé officiellement pour un règlement qui reconnaisse la dignité des Arméniens.
En reconnaissant que les Arméniens ont été victimes d'un génocide, la Suisse lutterait contre l'oubli et rendrait plus difficiles les nouveaux génocides.
Stellungnahme des Bundesrates
1 -Le Conseil fédéral condamne les événements tragiques ayant conduit à la mort, d'un nombre extrêmement élevé d'Arméniens (entre 800'000 et 1,5 million de personnes, selon les sources)., suite à des déportations en masse et à des massacres à grande échelle au cours des révoltes et guerres qui ont marqué la fin de l'Empire ottoman, de 1894 à 1922, mais tout particulièrement en 1915 En 1896, une pétition portant 433'080 signatures de citoyens suisses fut remise au Conseil fédéral en faveur des chrétiens de l'Empire ottoman et, en 1915, un appel signé par de nombreuses personnalités suisses fut lancé au Conseil fédéral en faveur des Arméniens de l'Empire ottoman. En décembre 1920/ janvier 1921, le Conseil fédéral a lui-même lancé un appel en faveur des populations arméniennes aux gouvernements des États-Unis d'Amérique, de France, du Royaume-Uni, d'Italie et du Japon, aux fins d'assurer aux Arméniens des garanties substantielles dans le traité de paix à signer entre les Alliés et la Turquie.
2.Le 24 mai 1915, les Alliés adoptèrent une déclaration commune relative à la part de responsabilité des autorités ottomanes dans ces événements tragiques, qu'ils qualifièrent de "crimes contre l'humanité et la civilisation".
Ni les autorités ottomanes ni les gouvernements de la Turquie moderne qui se sont succédés jusqu'à aujourd'hui n'ont reconnu formellement, en tant que génocide, ces événements.
3.Le 29 août 1985, la Sous-commission des droits de l'homme de l'ONU a, par 14 voix contre une et quatre abstentions, pris note d'une ''Étude sur la question de la prévention et de la répression du crime de génocide", qui qualifie les événements de 1915 de génocide.
Dans une Résolution du 18 juin 1987 concernant "une solution politique de la question arménienne", le Parlement européen a été "d'avis que les événements tragiques qui se sont déroulés en 1915-1917 contre les Arméniens établis sur le territoire de l'Empire ottoman constituent un génocide au sens de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU le 9 décembre 1948" (cf. § 2 du dispositif). Le Parlement européen a également demandé "au Conseil d'obtenir du gouvernement turc actuel la reconnaissance du génocide commis envers les Arméniens en 1915-1917 et de favoriser l'instauration d'un dialogue politique entre la Turquie et les délégués représentatifs des Arméniens" (cf. § 3 du dispositif). Relancé à plusieurs reprises par des questions orales au Parlement, le Conseil de l'Union européenne n'a, à notre connaissance, pas donné suite à cette demande.
4.Certains parlements nationaux, ainsi ceux de l'Uruguay en 1970, de Chypre en 1983 et tout récemment, le 14 avril 1995, la Douma russe ont reconnu le génocide arménien.
5.La Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide regroupe à ce jour 116 États parties, dont la plupart des pays occidentaux. Elle constitue le principal instrument international en la matière.
Dans une réponse à une question Braunschweig du 26 septembre 1988, le Chef du Département fédéral des affaires étrangères a expliqué que les raisons exposées dans le rapport du Conseil fédéral sur la politique suisse en faveur des droits de l'homme du 2 juin 1982, qui motivaient une attitude de retenue s'agissant de la ratification de la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, méritaient un réexamen.
Le 14 novembre 1988, le Conseil fédéral déclarait accepter un postulat Braunschweig du 29 septembre 1988, intitulé "Rapport et recherches sur les génocides".
Compte tenu des événements tragiques survenus récemment en divers points de la planète, et du fait que les statuts des tribunaux internationaux mis sur pied par les Nations Unies pour juger les criminels de guerre d'ex-Yougoslavie et du Rwanda reprennent la définition légale du génocide telle qu'elle figure dans la Convention, le Conseil fédéral envisage favorablement la ratification de cet instrument. Cette possibilité, qui implique notamment des modifications importantes de notre législation pénale, est actuellement examinée au sein du DFJP et du DFAE.
Réponse du Conseil fédéral.