Calmy-Rey Micheline · Bundesrat · 2011-03-02
Calmy-Rey Micheline · Bundesrat · Genf · 2011-03-02
Wortprotokoll
Je vous remercie de ce débat et je remercie en particulier le rapporteur, Monsieur David. Je suis heureuse de pouvoir discuter avec vous du rapport sur la politique extérieure 2010. Ce rapport porte sur une période qui va de mi-2009 à mi-2010 et il comprend deux annexes. L'une est consacrée aux activités de la Suisse au Conseil de l'Europe, que nous avons présidé durant la période sous revue, et l'autre à la politique extérieure menée par la Suisse dans le domaine des droits humains de 2007 à 2010. Vous avez également reçu un "update", c'est-à-dire une actualisation de ce rapport de politique extérieure, de façon à pouvoir encore inclure dans vos débats ce qui a marqué le second semestre 2010 dans les domaines importants pour la Suisse.
Vous l'avez dit, Monsieur le rapporteur, le but de la politique étrangère de la Suisse - on l'oublie parfois -, c'est la sécurité et le bien-être des Suissesses et des Suisses. Cet objectif est de plus en plus important pour la politique étrangère de la Suisse étant donné le monde dans lequel nous vivons, qui est un monde globalisé et interdépendant. Cela explique aussi pourquoi la politique étrangère est parfois mal comprise à l'intérieur du pays. En effet, des décisions qui nous touchent dans notre vie quotidienne sont parfois prises dans les enceintes multilatérales, ce qui explique le besoin supplémentaire, Madame Forster l'a dit, d'expliquer la politique extérieure lorsqu'on aborde la politique intérieure. De plus en plus, entre politique intérieure et politique extérieure, les frontières s'effritent: politiques intérieure et extérieure sont un même sujet qui nécessite qu'on en débatte et qu'on l'explique mieux.
Le rapport sur la politique extérieure 2010 a pour thème directeur l'exercice par la Suisse de son influence dans le contexte international aux fins de défendre ses intérêts. Exercer son influence dans le monde globalisé et interdépendant dans lequel nous évoluons aujourd'hui, c'est contribuer activement à relever les défis mondiaux auxquels la communauté internationale doit faire face. Exercer notre influence, c'est aussi et d'abord préserver nos intérêts nationaux et, [PAGE 68] donc, préserver notre souveraineté. Notre souveraineté, c'est aussi être présent sur le plan international et tenter d'avoir de l'influence.
Dans cet ordre d'idées, la coopération internationale, c'est avant tout une chance pour la Suisse. C'est la chance d'intervenir dans les débats mondiaux, dans le sens de ses propres intérêts, celle de pouvoir conclure des conventions internationales et y adhérer, celle de participer à de nombreuses organisations internationales et d'utiliser les tribunes qui s'offrent à elle pour faire valoir ses préoccupations, influer sur les questions qui l'intéressent et coopérer avec d'autres Etats. Nous avons donc une large palette de possibilités pour exercer notre influence. Ce n'est donc pas une surprise que le rapport sur la politique extérieure, qui se veut un inventaire des activités réalisées par la Suisse, soit un rapport s'étendant sur un certain nombre de pages et possédant un certain volume.
Durant l'année sous revue, notre pays a poursuivi la consolidation de son réseau de relations et a pu s'affirmer comme un acteur qui compte au niveau international. Oui, c'est vrai, Monsieur Briner, en 2010 notre position a été confortée par rapport à l'année 2009. Et j'espère comme vous que notre position en 2011 sera meilleure que celle que nous avons pu avoir en 2010.
La Suisse a participé activement aux débats sur les grandes questions mondiales. Nous avons exercé la présidence du Conseil de l'Europe. Nous exerçons actuellement la présidence de l'Assemblée générale des Nations Unies, la présidence du Sommet de la Francophonie, et nous exerçons notre influence dans le sens de nos intérêts nationaux.
Nous avons également renforcé notre position et notre crédibilité comme médiateur international. Nous avons, durant la période sous revue, permis de signer les protocoles de Zurich concernant la normalisation des relations entre l'Arménie et la Turquie. Nous sommes chargés aujourd'hui d'une médiation entre la Géorgie et la Russie pour l'accession de la Russie à l'OMC. La Suisse est un acteur reconnu sur le plan international et ses services sont demandés. Cela nous permet aussi d'étendre notre réseau d'influence et, par conséquent, de mieux défendre nos intérêts.
Le rapport sur la politique extérieure présente les multiples activités internationales menées par la Suisse avec un certain nombre de priorités. La politique étrangère de la Suisse au plan international repose sur un principe d'universalité, principe qui veut que la Suisse entretienne de bonnes relations avec la quasi-totalité des Etats du monde. Et dans la période passée sous revue, vous connaissez le seul pays avec lequel nous n'ayons pas de bonnes relations. Avec d'autres pays, nous avons connu des problèmes que nous avons pu régler mais, dans l'ensemble, les relations bilatérales avec l'ensemble des pays du monde ont été de bonnes relations. Elles ont pu encore être renforcées, institutionnalisées de façon conséquente, en fonction de la stratégie menée par le Conseil fédéral depuis 2005 avec ses partenaires stratégiques.
Dans les priorités, sur le plan international, plusieurs d'entre vous ont mentionné le G-20 et le Fonds monétaire international. Il est clair qu'ils figurent au premier plan des priorités de la Suisse et jouent - ou ont joué - un rôle essentiel dans la résolution de la crise financière et qu'ils servent de cadre aux questions de gouvernance internationale. Il est donc dans l'intérêt de la Suisse de prendre une part active aux discussions qui y sont menées. La Suisse, comme vous le savez, essaie, dans le cadre du FMI et de la Banque mondiale, de renforcer son groupe de vote de façon à maintenir sa place dans ces institutions. Pour ce qui concerne le G-20, la Suisse n'en est pas membre, mais elle tâche de participer aux travaux des institutions, en particulier des institutions financières internationales qui préparent les travaux du G-20.
Plusieurs d'entre vous ont évoqué, dans le cadre des relations internationales générales, ce qui s'est récemment passé en Afrique du Nord. Nous avons assisté en direct récemment à des soulèvements spontanés, et vous me permettrez de dire deux mots sur les causes, parce qu'elles ont des conséquences sur l'activité et le positionnement de la Suisse eu égard aux événements qui se sont produits.
Selon notre analyse, une des causes est la pauvreté. Pensez que la Tunisie et l'Egypte ont connu des croissances économiques non négligeables ces dernières années et que les richesses ainsi obtenues ont été mal partagées. Pensez que l'augmentation du prix des produits alimentaires n'est pas étrangère à ce qui s'est passé dans ces pays. Si l'on prend l'exemple de l'Egypte, les dépenses d'alimentation représentent 40 pour cent du total des dépenses d'un ménage, ce qui fait que, lorsqu'il y a inflation sur le prix des denrées alimentaires, cela a évidemment un impact dans ces pays.
Donc, eu égard à cette cause, il est clair que la Suisse doit agir dans le cadre non seulement de l'aide humanitaire, mais aussi de l'aide au développement. Comme plusieurs d'entre vous l'ont mentionné, l'augmentation à 0,5 pour cent de l'aide publique au développement va très certainement être utile.
Ensuite, je crois que l'absence de droits fondamentaux et du respect des droits fondamentaux - nous parlons là de régimes autoritaires qui ne respectaient pas les droits humains et les droits fondamentaux - a également été une des causes de ces soulèvements spontanés.
La Suisse est active dans ce domaine. C'est une des priorités de notre politique étrangère. Si vous prenez l'exemple de l'Egypte, la Suisse a soutenu différentes organisations non gouvernementales ces dernières années, qui ont travaillé dans le domaine du respect des droits humains ainsi qu'au renforcement de la société civile, et ces ONG ont également participé au soulèvement populaire que nous avons pu voir.
Ce qui est absolument inadmissible, et là nous avons réagi - je vous remercie, Monsieur le rapporteur, d'en avoir fait état -, c'est l'utilisation de la violence. L'utilisation de la violence contre des manifestants pacifiques démontre le peu de respect des droits humains que l'on a. La Suisse a réagi très fortement: elle a déclaré que cette utilisation était inacceptable et le reste de la communauté internationale l'a fait également. Nous avons demandé l'arrêt immédiat des violences contre les manifestants.
Je crois qu'il y a aussi - et c'est peut-être ici l'occasion de le mentionner - une cause politique à ces soulèvements. En termes de politique étrangère, ces régimes étaient peu présents dans les causes qui leur auraient permis de défendre leurs intérêts régionaux. Si vous prenez l'Egypte, ces dernières années, son impact sur la résolution du conflit israélo-palestinien était peu important. L'Egypte était un pays soutenu très fortement par l'étranger, donc compris comme peu autonome. Ses positions en matière de politique étrangère, par exemple en regard de l'Iran, étaient illisibles. Je pense aussi que ces soulèvements sont des soulèvements de dignité, si vous me permettez de le dire de cette façon, et réclament aussi plus de dignité et plus d'autonomie en termes de politique étrangère.
Qu'a fait la Suisse ou qu'a-t-elle l'intention de faire? Madame Fetz, en termes de stratégie, le DFAE est en train de préparer une stratégie globale, pour répondre à votre interrogation. Nous ne savons pas encore dans quelle mesure et dans quelle direction toutes ces situations vont évoluer, aussi prenons-nous le temps de réfléchir à l'engagement de la Suisse en Afrique du Nord. Par contre, il y a un certain nombre de faits qui nous ont conduits à agir de façon très rapide et immédiate. Je voudrais les mentionner ici.
Tout d'abord, le blocage des fonds et des biens: la Suisse a bloqué les fonds et les biens de Monsieur Gbagbo - ce n'est pas le débat aujourd'hui, mais la Côte d'Ivoire est un autre sujet de préoccupation -, ceux de Monsieur Ben Ali, ceux de Monsieur Moubarak et, récemment, ceux de Monsieur Kadhafi et de leurs familles.
L'objectif de ce blocage des fonds est double. D'une part, c'est d'éviter des mouvements de fonds après la chute des régimes, et ce le plus rapidement possible et, d'autre part, c'est d'encourager les Etats d'origine de ces fonds et de ces avoirs à déposer des demandes d'entraide judiciaire auprès de la Suisse, de façon à ce que les procédures puissent commencer afin de retourner ces fonds aux pays d'origine. [PAGE 69] Le but de ces blocages n'est pas de pouvoir garder ces fonds, mais de les retourner aux populations auxquelles nous estimons qu'ils appartiennent. Cela nécessite des procédures judiciaires qui sont maintenant en route pour la Tunisie et l'Egypte, puisque ces deux pays ont demandé l'entraide judiciaire de la Suisse à la suite du blocage des fonds de leurs anciens dirigeants.
La Suisse, vous le savez, va aussi suivre les sanctions décidées par les Nations Unies. Nous sommes partie de l'Organisation des Nations Unies, et les Nations Unies ont décidé un certain nombre de mesures, notamment à l'égard de la Libye, et nous allons bien sûr les suivre. Nous nous préparons à appliquer les sanctions à l'encontre de la Libye décidées par l'Organisation des Nations Unies.
Pour ce qui concerne la démocratie, la protection des droits humains, nous avons répondu à une demande d'appui de la Commission de la réforme politique en Tunisie. De par ces contacts avec les nouvelles forces politiques en présence, nous avons facilité la demande d'un appui technique auprès du Centre pour le dialogue humanitaire en Tunisie. Ces missions exploratoires sont étroitement coordonnées par notre ambassade à Tunis. La Suisse pourra en outre répondre à d'éventuelles demandes liées à des enquêtes sur les violations massives de droits humains et, si souhaité, la Suisse participera bien sûr à l'envoi de personnel pour l'observation des élections.
S'agissant de questions qui se posent immédiatement, plusieurs d'entre vous ont mentionné la question des migrations. La Suisse participe à la mission spéciale Frontex en Italie en mettant à disposition des experts suisses pour soutenir l'Union européenne et accompagner les mouvements migratoires en provenance de Tunisie et d'autres pays de la région. Par ailleurs, nous examinons d'autres possibilités de coopération avec les pays concernés, et cela a trait à la volonté d'aider sur place. La philosophie de la Suisse est d'aider sur place, au moyen non seulement de l'aide humanitaire, mais aussi de l'aide au développement.
En ce qui concerne l'aide humanitaire, les ambassades de Tunis et du Caire ont toutes deux reçu un officier de liaison du domaine de l'aide humanitaire en renfort afin d'assurer la coordination avec différents acteurs sur place. Et deux équipes d'intervention rapide ont été déployées le week-end dernier, l'une en Egypte, l'autre en Tunisie. Elles sont l'une à la frontière égyptienne, l'autre à la frontière tunisienne avec la Libye, puisque la situation humanitaire dans ces régions est grave. Elles sont composées respectivement de quatre et de deux membres du Corps suisse d'aide humanitaire et, comme je vous l'ai dit, sont engagées aux frontières de la Libye. En Egypte, l'équipe est principalement chargée d'assurer la coordination et d'engager les premières mesures d'urgence si nécessaire.
En Tunisie, les experts sont chargés de déterminer les besoins humanitaires, de coordonner l'exécution des mesures avec les autorités locales et les organisations partenaires. L'équipe qui se trouve en Tunisie sera renforcée par des experts supplémentaires dès ce soir. Leur mission sera d'examiner dans quelle mesure les aides financières pourront être apportées aux familles ayant recueilli des réfugiés venant de Libye.
Nous avons également décidé de soutenir les activités du CICR dans le domaine de l'aide médicale d'urgence avec un montant d'un demi-million de francs. Nous soutiendrons aussi les opérations de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) avec une somme d'un demi-million de francs. L'Office fédéral des migrations est en train d'examiner la possibilité d'augmenter cette contribution et la Suisse a également l'intention de mettre des expertises à disposition de l'OIM.
Il n'existe pour l'instant pas de partenariat migratoire avec les pays de l'Afrique du Nord. Le Département fédéral de justice et police a proposé son soutien aux gouvernements tunisien et égyptien en ce qui concerne les aspects politiques de la migration. Au Maroc, la DDC finance un programme en faveur des migrants, des réfugiés et des requérants d'asile. Le but est principalement d'assurer la protection des personnes vulnérables et l'accès aux services de base. Nous finançons également un programme de l'OIM d'aide au retour volontaire de personnes en provenance de l'Afrique subsaharienne.
Pour ce qui concerne les questions de Monsieur Berberat sur le Tribunal arbitral qui a fait l'objet d'un accord signé en août 2008 avec la Libye, nous avons indiqué que les travaux préparatoires à la constitution d'un Tribunal arbitral international ont été suspendus et que nous n'entendons pas reprendre ces travaux. Quant aux accords conclus avec ces pays d'Afrique du Nord, ils sont valables. Les accords conclus avec des pays restent valables et engagent la Suisse.
Concernant nos activités sur le plan international, la priorité de la Suisse, et plusieurs d'entre vous l'ont mentionné, est bien évidemment la politique européenne, les relations bilatérales avec nos voisins mais aussi et, en particulier, les relations avec l'Union européenne. La Suisse est partie du continent européen. Vous connaissez le changement dans les rapports de force mondiaux en faveur des pays d'Asie. La réponse du continent européen à ces changements de rapports de force mondiaux a été l'intégration européenne et en particulier la création et le développement de l'Union européenne. La Suisse n'est pas membre de l'Union européenne mais, comme acteur international et comme pays situé au milieu du continent européen, elle a évidemment comme priorité dans ses relations extérieures les relations avec l'Union européenne.
Nous vous avons soumis un rapport sur l'évaluation de la politique européenne de la Suisse, appelé "rapport Markwalder", qui évalue différents instruments de la politique européenne sous l'angle de la meilleure sauvegarde possible des intérêts de la Suisse. Le Conseil fédéral conclut l'examen de ces différents instruments par la volonté de poursuivre dans le domaine de la voie des bilatérales.
Ceci étant, il convient de se pencher sur les mécanismes institutionnels propres à pérenniser la voie des bilatérales. Depuis l'été 2010, des discussions d'experts ont été menées à ce propos avec l'Union européenne. Pour ma part, j'ai pu faire le point avec le président du Conseil européen, avec le président du Parlement européen et avec le président de la Commission européenne, Monsieur Barroso.
Il faut voir, en ce qui concerne ces questions institutionnelles, que ce n'est pas la Suisse qui a la volonté de les mettre en évidence. La volonté de l'Union européenne est d'assurer un espace économique homogène à ses Etats membres. Et lorsque la Suisse réclame par des accords bilatéraux un meilleur accès au grand marché de 500 millions de consommateurs et de consommatrices que représente le marché européen, l'Union européenne lui répond que l'accès qui lui sera concédé dépendra de sa volonté de reprendre les évolutions du droit européen.
Pour la Suisse, il n'est bien évidemment pas question, Monsieur Reimann, de reprendre ces évolutions de façon automatique. Le Conseil fédéral s'est exprimé à plusieurs reprises sur ce sujet en disant qu'il n'en était pas question. C'est bien la raison pour laquelle nous avons mené des discussions exploratoires sur le sujet de la reprise des évolutions futures du droit européen, puisque nous ne voulons pas le faire de façon automatique.
La visite que j'ai effectuée le 8 février dernier à Bruxelles m'a permis d'expliquer la position du Conseil fédéral et de sensibiliser mes interlocuteurs européens aux spécificités de la Suisse. Les trois présidents ont par ailleurs souligné combien la Suisse était un partenaire important pour eux aussi. J'ai pu me mettre d'accord avec la président Barroso sur le principe d'une approche d'ensemble et d'une approche coordonnée de l'ensemble de nos dossiers au cours des discussions à venir. Je précise à l'attention de Monsieur Reimann que cette approche est le reflet de la volonté du collège dans son ensemble, qui soutient le principe d'une approche globale.
Cette approche doit maintenant être encore approfondie et précisée, à la fois par les services de la Confédération et par les services de l'Union européenne. Le défi sera d'identifier le contenu de cette approche d'ensemble et les modalités de [PAGE 70] traitement des différents dossiers. Et il est d'autant plus important pour la Suisse de préciser ses exigences, sur la base de la déclaration de principe du Conseil fédéral concernant l'approche d'ensemble coordonnée, et de veiller ensuite à des progrès parallèles dans les explorations et les possibles négociations qu'elle mènera avec l'Union européenne.
Pour l'instant, le souci du Conseil fédéral est l'information. Je me réjouis de pouvoir débattre de ces questions de façon beaucoup plus approfondie avec les Commissions de politique extérieure, qui ont accepté de tenir des séances particulières concernant le sujet de la politique européenne. Il est important effectivement, pour que nous puissions défendre avec efficacité nos intérêts, que nous parlions d'une seule voix à Bruxelles. Et je vous remercie de votre disponibilité à bien vouloir évoquer de façon plus approfondie ces sujets.
Je voudrais également dire un mot sur le postulat Leuthard 02.3591 concernant la conditionnalité qui fait aussi l'objet de ce débat d'entrée en matière.
Le rapport établi suite à l'adoption de ce postulat a été approuvé le 25 août dernier par le Conseil fédéral. Ce rapport ne prétend pas à l'exhaustivité, mais il précise les éléments principaux d'une politique différenciée en matière de conditionnalité. Il me permet d'évoquer quatre éléments.
1. Il existe des alternatives efficaces aux anciennes clauses de conditionnalité. On a obtenu et on a des chances d'obtenir des résultats en recourant à des moyens plus efficaces, comme le crédit-cadre destiné aux mesures de promotion civile de la paix et de renforcement des droits humains et le lancement par l'Office fédéral des migrations de dialogues migratoires. Pour prendre un autre exemple, la restitution des fonds Marcos et le blocage d'avoirs douteux ont certainement un effet plus dissuasif qu'une clause de conditionnalité. La décision de maintenir la conditionnalité en l'assouplissant s'est donc révélée nécessaire.
2. Les domaines de la conditionnalité qui correspondent à des objectifs et à des intérêts fondamentaux de la Suisse sont tous maintenus. Outre la réadmission, il y a de la part de l'Etat partenaire une bonne gouvernance, les droits humains et des minorités, la poursuite des processus de démocratisation en cours, la politique de paix et de sécurité. Le Conseil fédéral a eu entre-temps l'occasion de préciser que les normes sociales du travail et l'environnement font également partie des principes fondamentaux auxquels les domaines de la conditionnalité sont très étroitement liés.
Par rapport au débat qu'on a eu tout à l'heure sur l'Afrique du Nord et sur nos nécessaires relations avec des Etats qui ne sont pas tous des modèles en matière de démocratie et de respect des droits humains, je pense qu'il est important d'évoquer ici ces principes.
3. Le rapport répond par la négative à une interrogation qui figure dans le postulat, celle d'une éventuelle hiérarchie a priori ou bien d'une hypothétique contradiction entre nos divers intérêts et principes de politique étrangère. Fondamentalement, nos objectifs majeurs inscrits dans la Constitution se renforcent mutuellement, correspondent à une logique de gouvernance durable.
Nos intérêts et objectifs sont donc aussi ceux de la Communauté internationale et au moins à moyen terme du pays partenaire. Un Etat qui bafoue le droit, qui mène une politique sociale, environnementale irresponsable ou qui déstabilise sa région ne peut pas être considéré comme un partenaire fiable au plan international. Nous poursuivons nos efforts au plan multilatéral notamment par le biais de l'AELE, pour renforcer la cohérence entre développement économique et commercial et les nécessités de durabilité ou de sécurité humaine. On a vu là maintenant sous nos yeux que des régimes qui ne respectent pas des principes élémentaires en termes de sécurité humaine ne sont pas durables. Durabilité et respect des droits humains vont de pair.
4. Une certaine logique de conditionnalité au sens large imprègne toute la politique extérieure, ce qui requiert bien sûr une coordination interne. Que ce soit dans les institutions financières multilatérales ou au plan bilatéral, tout en visant le bien commun, l'intérêt général à long terme, il convient d'être efficace et cohérent à court terme. Cela implique souvent une pesée des intérêts, la recherche d'effets de levier et une coordination entre ce que l'on entend obtenir et ce que l'on entend offrir. On peut appeler conditionnalité cet effort de cohérence et d'efficacité.
Ces quatre idées-forces sont développées et précisées dans le rapport par la référence aux acteurs, aux instruments, aux procédures et aux critères utilisés dans divers cas qui peuvent se présenter. Donc, plutôt qu'une sélection de situations particulières actuelles ou récentes, le présent rapport est conçu comme un vade-mecum, à la fois conceptuel et pratique.
Je vous remercie de bien vouloir en prendre acte et de soutenir ces principes. Encore une fois, l'actualité récente démontre combien ils sont pertinents et combien ce rapport est d'actualité.
Je dirai ensuite un mot, Monsieur Lombardi, sur votre postulat (04.3571). Vous avez raison en disant que la Cinquième Suisse n'est une priorité pour personne vu qu'elle l'est pour tout le monde. Tous les départements sont quelque part à même de défendre cette Cinquième Suisse puisqu'ils sont tous concernés par elle. Votre postulat chargeait le Conseil fédéral d'évaluer dans un rapport d'ensemble l'importance des Suissesses et des Suisses de l'étranger et leur rapport à l'économie suisse.
Le Conseil fédéral a reconnu cette importance en rappelant les nombreux instruments qui sont mis au service de la Cinquième Suisse. Ils sont peu connus, cela est vrai; ils sont dispersés du fait d'une réglementation qui est dispersée et d'une gestion, qu'on peut qualifier d'éparpillée, des dossiers qui concernent différents départements. C'est pour cela que le Conseil fédéral a conclu son rapport en s'interrogeant quant à l'éventuelle formulation d'une politique des Suisses de l'étranger cohérente, donc éventuellement d'une loi sur les Suisses de l'étranger, au renforcement du service des Suisses de l'étranger du DFAE qui, en tant que guichet unique, constituerait un cadre utile. Le rapport a relevé que cet ensemble permettrait aussi de lancer un grand débat politique sur la forme à donner aux relations avec la communauté suisse de l'étranger.
Ce que je peux vous assurer, c'est que je compte m'engager personnellement afin que des mesures concrètes qui répondent aux besoins des Suisses de l'étranger puissent être mises en place, et aussi pour qu'une plus grande cohérence puisse se développer en la matière, parce que je reconnais qu'il y a véritablement un besoin très important en la matière. J'espère que nous aurons l'occasion de travailler ensemble, avec l'Association des Suisses de l'étranger, pour renforcer nos liens avec les Suisses de l'étranger.
Et rassurez-vous, Monsieur Lombardi, la question des consulats et de la réorganisation du réseau consulaire de la Suisse n'a pas pour objectif d'affaiblir nos relations avec les Suisses de l'étranger, mais, au contraire, de rendre notre réseau plus efficace; elle procède d'une stratégie volontaire de construction de centres régionaux; mais nous mettrons en place également des alternatives qui feront que les Suisses de l'étranger n'auront pas à souffrir de cette situation. Au contraire, ils bénéficieront d'un réseau consulaire plus efficace.
Le Conseil fédéral entend poursuivre cette année ses efforts qui visent à étendre la marge de manoeuvre de la Suisse en matière de politique extérieure et à identifier de nouveaux leviers d'influence dans l'environnement international. A cet égard, nous continuerons d'attacher une grande importance aux relations avec l'Europe, aux relations avec les pays voisins et avec l'Union européenne. Parallèlement, nous consoliderons les contacts multilatéraux ainsi que les relations extra-européennes, non seulement avec nos partenaires les plus importants - la Chine, l'Inde, le Brésil, les Etats-Unis -, mais aussi avec d'autres Etats dans le monde. Encore une fois, l'objectif de la politique étrangère de la Suisse, le principe sur lequel elle repose, est celui d'universalité.
La réforme de l'architecture financière internationale restera un thème important. La Suisse doit s'engager de manière adéquate dans ce domaine et elle doit parvenir à faire entendre sa voix. Les tendances globales que j'ai évoquées tout à [PAGE 71] l'heure vont se poursuivre. La Suisse a donc tout intérêt à être préparée à ces changements, à pouvoir se positionner au mieux.
Monsieur Marty, vous avez évoqué la question du secret bancaire. Cela reste, dans les relations internationales, un point sur lequel la Suisse est sur la défensive, mais notre diplomatie a les moyens, les capacités et les compétences pour résoudre ces problèmes.
Nous vivons aujourd'hui dans un monde d'interconnexions, dans un monde de dépendance, dans un monde où les distances s'amenuisent et, pour être en mesure de défendre nos intérêts nationaux dans un tel environnement, il nous faut redoubler d'efforts pour identifier et mettre à profit de possibles leviers d'influence. Il est indispensable pour ce faire de pouvoir disposer d'un réseau de relations qui se distingue par sa qualité, par sa diversité. Il est indispensable de cultiver des contacts, que ce soit avec d'autres pays, que ce soit au sein des organisations internationales, dans le cadre d'échanges, avec de multiples acteurs internationaux.
La plupart des défis internationaux auxquels nous serons confrontés ces prochaines années sont trop grands pour qu'un seul pays puisse les relever tout seul. Et même la plus grande puissance du monde, les Etats-Unis, ne peut prétendre relever à elle seule des défis comme ceux du terrorisme, de la migration, de la pauvreté, ou du développement durable.
Une manière d'exercer notre influence consiste à participer aux efforts de stabilisation politique et économique, que ça soit au travers de la promotion de la paix, de la médiation, de l'aide humanitaire, de la coopération au développement ou de l'engagement en faveur des droits humains. Nous avons réussi à bien nous positionner sur la scène internationale. Il est primordial aux yeux du Conseil fédéral que cette capacité soit également présente dans l'avenir.
[VS]