Hêche Claude · Ständerat · 2013-03-05
Hêche Claude · Ständerat · Jura · Sozialdemokratische Fraktion · 2013-03-05
Wortprotokoll
Si le Gripen ne devait avoir qu'une qualité, ce serait sans doute sa résistance aux critiques. Tel un phénix, il renaît de ses cendres. Après avoir été l'objet de toutes les critiques, de gauche à droite de cet hémicycle, du soldat au plus haut gradé, le voilà redevenu l'objet de nombreuses convoitises.
Le suivi de la sous-commission "Nouvel avion de combat" du Conseil national n'est certainement pas étranger à cette résurrection. Cette sous-commission a réussi à répondre - je devrais plutôt dire à faire répondre - aux manques les plus criants de l'ensemble de la procédure d'achat.
Ce n'est pas la première fois que l'on discute du développement futur de notre armée et que des divergences de fond apparaissent. Aujourd'hui, on nous place en quelque sorte devant un paquet ficelé qui ne permet aucun choix reposant sur un consensus. En clair: 22 avions, des Gripen suédois, pour près de 3,2 milliards de francs suisses.
On a certes une proposition qui a nettement évolué et progressé - je tiens à le relever - entre les premières discussions et le dépôt du message du Conseil fédéral, mais il nous manque une partie de l'essentiel: la vision future des forces aériennes dans un espace plus large que celui de notre pays. Le problème est que réfléchir sur le pourquoi et les menaces futures, le comment et la stratégie à adopter, exige de s'interroger sur la mission ou les missions des forces aériennes avec courage, sans tabou et je dirai aussi, implicitement, avec nos voisins.
Il y a quelques semaines, lors d'une réunion de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, j'ai assisté avec intérêt au discours du général suédois Syren, qui vient de terminer son mandat de président du Comité militaire de l'Union européenne.
Après trois années à la tête du Comité des chefs d'état-major des pays membres, il pense que les gouvernements européens dispersent leurs efforts en décidant de spécifications nationales pour leur équipement militaire, plutôt que de les standardiser à l'échelle européenne. Par ailleurs, il estime également que de nombreux pays dépensent leur budget militaire de façon inefficace en créant de la surcapacité dans certains secteurs et en omettant de pallier des insuffisances critiques dans d'autres. Or, l'indépendance militaire des pays est illusoire. Une défense intelligente passe par la collaboration étroite avec ses voisins, voire par une communauté de sécurité dans laquelle les pays investissent ensemble et coopèrent plus étroitement sur les questions de défense.
Pourquoi dès lors limiterions-nous cette réflexion? La Suisse doit-elle défendre son espace aérien seule ou en s'appuyant sur les autres? On constate actuellement une forme d'incohérence. Les forces aériennes de notre pays l'admettent; elles ne peuvent intervenir que durant les horaires de [PAGE 38] bureau. Faire plus générerait un surcoût annuel de l'ordre de 25 millions de francs, et le DDPS n'en veut pas ou précise qu'il n'en a pas les moyens. Ainsi, une force aérienne opérationnelle aux horaires de bureau a-t-elle véritablement besoin de renforcer sa flotte de 22 avions? Tant qu'à faire, le problème pourrait être résolu de manière plus efficiente par une coopération renforcée avec les Etats voisins. A l'avenir, la faculté de réagir en fonction de l'évolution des menaces aériennes dépendra avant tout de notre collaboration hors frontières. Il faut donc arrêter de faire sa cuisine dans son coin! Dans ce domaine, je suis même convaincu que la Suisse a un rôle à jouer en tant que leader et qu'elle ne doit pas attendre.
Notre neutralité et notre diplomatie sont des atouts essentiels pour créer les conditions favorables à une plus grande coopération. J'en veux pour preuve les expériences réussies avec la France il y a quelques années dans le cadre d'exercices annuels et de survols notamment du bassin lémanique, ou encore avec l'Autriche pour la sécurité aérienne du WEF, qui marche très bien.
En regardant la carte européenne, il est évident que chacun peut et doit apporter une contribution à la sécurité. Toutefois, considérant l'espace aérien, est-ce véritablement pertinent de s'engager dans une coopération militaire pendant de nombreuses années avec la Suède? Pour quelle stratégie? Pour quel scénario?
Enfin, concernant l'investissement financier, permettez-moi tout de même de relever que les milliards affectés à l'acquisition des Gripen empêcheront de développer des activités dans de nombreux domaines: la formation, les transports, l'agriculture ou encore la coopération au développement. Or si ces milliards étaient investis dans la formation et l'innovation, ils multiplieraient le nombre d'emplois créés et renforceraient beaucoup plus durablement la compétitivité de notre économie.
Entre un paquet ficelé et des dépenses qui vont pénaliser des secteurs de développement importants, on nous demande de faire une pesée des intérêts. Qui profitera de notre décision relative aux Gripen? Qui devra consentir à des sacrifices? A mes yeux, les perdants sont nettement plus nombreux que les gagnants.
L'intégration de notre politique de sécurité aérienne dans un concept unique mis au point avec les pays voisins aurait été un point essentiel à régler avant de décider de l'achat et du nombre d'avions nécessaires. Ce qui est dangereux pour nous l'est aussi pour nos voisins. Oser se poser ce type de question et en débattre, ce n'est pas banaliser l'importance de la sécurité. Malheureusement, pour la majorité, il semble qu'une telle réflexion effraie bien plus que le danger d'une vraie guerre. On rate aujourd'hui une belle opportunité de changer de cap et cela va nous coûter cher.
Pour ces quelques raisons, je vous invite à ne pas entrer en matière.