Recordon Luc · Ständerat · 2015-03-10
Recordon Luc · Ständerat · Waadt · Grüne Fraktion · 2015-03-10
Wortprotokoll
Il ne fait pas de doute que nous devons avoir la volonté de défendre notre modèle de société, qui est remis en cause dans certains de ses aspects, même sous l'angle de la vie et de la liberté d'autrui, sous l'angle du respect des opinions et des religions, notamment celles qui pourraient nous déplaire ou qui seraient différentes. Ce sont des biens intangibles qu'il nous appartient de défendre. Nous sommes face à une augmentation du discours totalitaire et tout cela ne peut pas se combattre que par les idées, même si en principe c'est d'abord par ce moyen qu'il faut se battre. En tout cas, nous ne devons faire preuve d'aucune faiblesse, ni de réactions exagérées, ni de violences inefficientes, mais pas non plus de lâcheté.
Maintenant, ce qui est problématique dans l'objet de ce jour, c'est qu'on n'a pas retenu les leçons de Clausewitz. On n'a pas compris qu'il fallait inscrire l'armée à l'intérieur d'un processus politique qui précède toute guerre et qui lui succède. On n'a pas voulu réévaluer avec sérieux les menaces. C'est vraiment dommage, car cela pénalise véritablement ce projet, qui a pourtant certaines qualités, que certains orateurs avant moi ont déjà soulignées.
Nous sommes dans une situation où, en une génération, l'évolution a été considérable. Le Pacte de Varsovie a disparu, mais malheureusement les pays qui nous entourent - et peut-être à certains égards nous aussi, mais moins je crois - n'ont pas accompli l'effort suffisant pour intégrer le coeur de ce qu'était ce pacte, le pouvoir russe, se contentant de peler le Pacte de Varsovie, tout comme le Comecon, de ses pays satellites, comme les physiciens ont l'habitude de peler les atomes de leurs électrons. Mais le noyau de l'atome est resté et c'est véritablement un gros problème qui se manifeste aujourd'hui crûment dans la crise ukrainienne.
Par ailleurs la cohésion sociale, il faut bien le dire, s'est affaiblie. Elle s'est affaiblie à cause de la montée des nationalismes et des fanatismes, nourris par l'inégalité, parfois par une mauvaise intégration des migrants, et cela frappe plusieurs pays qui nous entourent. Pour prendre l'exemple du Conseil de l'Europe, je constate qu'il y a, à certains égards, une véritable "Internationale des nationalismes" qui se fait jour et qui d'ailleurs, jusqu'à la crise ukrainienne, comprenait une très large partie de la délégation russe; il est inquiétant qu'un organisme comme le Conseil de l'Europe, en charge de la promotion des droits de l'homme et de la démocratie, soit, pour une partie de loin non négligeable, le théâtre de discours complètement antidémocratiques, il faut le dire. Vous savez que certains élus hongrois ont même déclaré l'été dernier qu'il fallait considérer que leur pays n'était plus une démocratie.
La guerre économique doit également nous inquiéter, nous qui avons dû nous occuper, jusqu'à en faire une loi, des attaques des Etats-Unis contre notre place financière - attaques menées pour des motifs compréhensibles, mais d'une manière qui l'était beaucoup moins. C'est un exemple parmi d'autres.
Au Sud, dans le monde méditerranéen, la déstabilisation est inquiétante, même si elle nous touche seulement de manière médiate, dès lors que nous sommes séparés de la Méditerranée par une importante partie de l'Italie et de la France.
Enfin, last but not least, la manière dont il faut mener le combat lorsqu'il prend une forme militaire devrait le plus guider les choix dans ce projet de développement de l'armée. Il se trouve que nos adversaires probablement les plus décisifs pour l'avenir ont compris la leçon du stratège chinois Sun Tzu: le but de la guerre est d'amener l'ennemi à se rendre sans combattre, sans avoir à faire de pertes, d'obtenir la victoire pour un prix modeste, en hommes, en biens et dévastations. Eh bien, c'est précisément ce qu'on arrive à obtenir parfois avec l'emploi de cyberarmes, de drones ou d'attaques extrêmement ciblées, avec peu de gens.
C'est sur ces éléments que nous devrions nous concentrer. En effet, du point de vue de la Suisse, les menaces classiques - qui ont toujours été un peu moindres que celles des pays voisins en raison de la neutralité, mais qui étaient quand même réelles jusqu'à la fin de la guerre froide - sont aujourd'hui réduites à peu près à zéro. C'est ce dont on ne veut pas prendre acte.
Le risque d'invasion terrestre et d'attaque aérienne massive est presque nul. Personne n'a intérêt à nous attaquer physiquement. A quoi servirait-il de s'emparer du territoire suisse, alors que ce qui intéresse nos adversaires est de nous porter des atteintes qui sont bon marché pour eux et douloureuses pour notre pays, que ce soit sur le plan économique ou peut-être un jour - je le crains, sans le souhaiter évidemment - sur le plan de nos installations sensibles et de manifestations célèbres, par exemple le World Exonomic Forum à Davos?
Que devons-nous faire face aux dangers modernes et aux attaques asymétriques, dans lesquelles l'ennemi ne dit pas son nom? Ce n'est pas un Etat que nous avons en face de nous, ou s'il s'agit d'un Etat, il manipule tel groupe violent et se cache derrière, comme on le voit souvent dans des [PAGE 124] actions de cyberguerre. En tout cas, nous devons avoir le courage de prendre acte du fait que la mission de nos unités terrestres doit être revue de fond en comble.
Lorsque j'entends discuter du nombre de soldats - 80 000, 100 000, 140 000 -, je ne vois pas quel sens cela peut avoir tant qu'on n'a pas pris acte du fait qu'il est désormais inutile d'avoir des chars, des obusiers blindés et des masses de fantassins qui tournent autour pour se défendre contre un ennemi qui ne viendra pas. Ayons le courage d'affronter cette vérité! On est dans le livre de Dino Buzzati, "Le désert des Tartares", dans lequel un lieutenant attend vainement à la frontière un ennemi qui ne vient jamais. Pour cela, on dépense beaucoup d'argent et on investit beaucoup de force. C'est totalement absurde!
Comme les moyens ne sont pas inextensibles, on ne les affecte pas à une lutte qui tienne compte de la modernité des risques. On se prépare simplement à repousser des attaques d'un genre complètement obsolète. Et nous aurions bien besoin de moyens pour améliorer la formation et la qualification des collaborateurs du Service de renseignement de la Confédération, dont j'oserai dire, en usant de la litote, que son état de préparation n'est pas satisfaisant pour assurer notre défense, et dans le domaine de l'informatique et dans celui des télécommunications.
Or c'est le Service de renseignement de la Confédération qui est réellement au front - puisque, en suivant la terminologie militaire, on aime parler de "front" -, mais le front, ce n'est plus l'attaque terrestre ou aérienne.
Il y a aussi des efforts à faire dans le renforcement de la collaboration et de la coordination entre cantons et Confédération. On a constaté de grandes lacunes dans la transmission de l'information dans le cadre de l'exercice du Réseau national de sécurité. On sait que les polices, malgré de remarquables unités d'élite, ne sont pas assez dotées pour intervenir en cas d'attentat terroriste majeur. Pour prendre un exemple récent transposé à notre pays, plus précisément dans le canton de Vaud, imaginons qu'à Yverdon-les-Bains, un matin, une attaque du type de celle de la rédaction de "Charlie Hebdo" ait lieu et que, dans l'après-midi, on en ait une du type du supermarché de la Porte de Vincennes: le canton de Vaud serait absolument incapable de répondre à ces attaques successives. Cela implique des collaborations très étroites. Même si je suis évidemment un chaud partisan de la volonté de conserver le plus possible les tâches de base au niveau des cantons pour des raisons de proximité, de fédéralisme et de confiance de la population, l'appui intercantonal et fédéral doit être prévu. Il y a des unités d'intervention qui doivent pouvoir entrer en action là où c'est nécessaire sur le territoire national dans des situations de ce genre.
Enfin, ce projet est insatisfaisant en raison, à mon avis, de la mauvaise maîtrise des effets sur le territoire. Il pourrait y avoir de bons effets en termes de baisse des nuisances environnementales; je suis souvent intervenu à ce propos. Il pourrait y avoir des effets bien mesurés lors de la fermeture de lieux de stationnement en termes d'aménagement du territoire, cependant cela ne me paraît pas complètement réussi, pour dire les choses gentiment.
On n'a pas révisé - c'est même en amont du projet que nous discutons aujourd'hui - comme il faut les missions et les tâches de l'armée. Par conséquent, on a "fabriqué" un projet qui irait si l'analyse de départ était juste, mais qui ne peut pas aller, qui ne représente qu'un très timide pas dans le bon sens, même si je reconnais que certains progrès ont été faits, de sorte que je n'entrerai pas en matière et vous invite à faire de même.