Berset Alain · Bundesrat · 2015-03-17
Berset Alain · Bundesrat · Freiburg · 2015-03-17
Wortprotokoll
Je dois vous avouer m'être réjoui, après avoir pris connaissance de l'interpellation Stöckli, du fait qu'il soit possible, dans notre Confédération, de mener un débat sur l'histoire, sur les événements historiques. Et la discussion assez controversée qui a eu lieu jusqu'à maintenant ne m'a pas déçu!
Cette année, cela a été rappelé par différents orateurs, nous replonge dans la relation que nous entretenons avec notre histoire. J'aimerais, au-delà de la réponse très factuelle donnée par le Conseil fédéral, faire encore quelques réflexions.
Tout d'abord, je crois que l'on peut dire qu'il y a un devoir de commémoration, un devoir de célébration des événements et des dynamiques qui ont contribué au développement de notre pays. Mais il y a aussi un certain devoir de modestie devant l'interprétation de l'histoire, une certaine distance qui est nécessaire, en particulier pour un Etat. Les Etats qui imposent des visions, des interprétations très arrêtées de leur histoire le font toujours à dessein, et ce ne sont pas toujours les meilleurs exemples. C'est la raison pour laquelle le Conseil fédéral adopte une attitude retenue au moment de s'exprimer sur la manière dont il faudrait interpréter, dans le débat politique actuel, les événements du passé.
On peut avoir parfois l'impression - c'est aussi celle qui ressort un peu de ce débat - de deux Suisse qui s'opposeraient: l'une à tendance mythique, née en 1291 avec l'alliance contre l'oppresseur, qui passe par 1315 et la victoire contre l'envahisseur, puis par 1515, avec la défaite et le choix de la neutralité armée; et l'autre à tendance légaliste institutionnelle, qui naît aussi en 1291 puis qui passerait peut-être par 1516 ou alors par 1798 et 1803 - des dates gravées dans les murs de ce conseil -, puis par 1848.
Je crois que cette opposition peut être productive ou intéressante dans un débat, mais elle me paraît surtout diviser inutilement les acteurs et le pays. Ces deux tendances, ces deux visions sont probablement les deux faces d'une même pièce. Ainsi, Monsieur Bischofberger l'a dit, ces tendances font probablement partie d'un continuum, un développement dans lequel il n'y a pas que les dates qui comptent, mais également les dynamiques qui se sont développées autour des moments de notre histoire. D'ailleurs, cela a commencé bien avant 1291 et il suffit de lire "La Guerre des Gaules" de Jules César pour constater qu'il y avait des Helvètes déjà beaucoup plus tôt. Ceux-ci ont d'ailleurs voulu quitter le Plateau puis y sont revenus. On peut commencer le raisonnement historique un peu là où on le souhaite, c'est un choix et une discussion que l'on peut aborder sur un plan historique et politique.
Peut-on parler d'événements clés ou de dates essentielles? S'il existe un continuum, il y a tout de même de grandes périodes. Il y a la période des batailles régionales, celles qui ont été ou vont être commémorées cette année; il y a la période de la Réforme - une immense transformation pour notre pays -, et ensuite tout le développement institutionnel qui ne commence pas en 1848 mais beaucoup plus tôt. A ce propos, Madame Fetz, sans vouloir entrer dans des détails historiques, je ne crois pas que 1848 marque la première circonstance dans notre pays où l'égalité ait prévalu, celle-ci remontant probablement plutôt à 1798 et à la République helvétique, bien que ce soient des événements dont on n'aime pas trop se souvenir puisqu'ils font référence à l'intervention de Napoléon, donc à l'intervention d'une puissance étrangère à l'intérieur de notre pays. Puis, assez rapidement, fut rédigé l'Acte de médiation de 1803 - intéressant! Les conséquences de 1798 y sont indiquées mais pas les événements de 1798 à proprement parler. Cela montre bien qu'au moment de faire des choix, une série d'événements permettant de décrire ces dynamiques sont mobilisables.
Si le Conseil fédéral pense qu'il faut faire preuve de beaucoup de modestie par rapport à ces questions et qu'il ne faut pas opposer les événements les uns aux autres mais les voir comme un continuum, c'est parce qu'il est très conscient que l'interprétation de l'histoire évoluera en fonction du moment où aura lieu le débat.
L'année 1291, qui est inscrite dans cette salle comme fixant le début de la Confédération, a été mentionnée à plusieurs reprises ce matin. Les dates gravées ici montrent quelles ont été les étapes retenues comme importantes pour la construction de notre pays, au moment où ce bâtiment, qui a été inauguré en 1902, fut construit. Mais si vous vous déplacez d'une centaine de mètres pour regagner l'aile ouest du Palais fédéral, soit l'ancienne salle du Conseil national, ce sont les années 1307 et 1308 qui figurent comme dates mémorables de la fondation de la Confédération - les Uranais le savent bien, ce sont des dates cruciales pour le canton d'Uri. Il a fallu que le Conseil fédéral, en 1890 ou 1891, fixe l'année 1291 comme date décisive pour que cette évolution se fasse. C'est pour cela que nous faisons preuve d'une certaine modestie et d'une certaine retenue face à ces questions, et que nous ne voulons pas opposer les différents événements. Ce n'est pas à un Etat, au pouvoir politique, de décréter à la place des historiens comment il faut voir les événements qui ont accompagné le développement d'un pays.
Cette discussion doit nous rappeler que nous avons une histoire qui s'est construite sur des dynamiques propres, avec des moments particuliers. La bataille de Marignan joue certainement un rôle dans la réflexion sur la neutralité, c'est une évidence, mais ce n'est pas le seul événement. Il y avait aussi une certaine évidence, au milieu du XVIe siècle, dans une Europe déchirée par les guerres de religion, à voir un pays comme la Suisse ne pas avoir tellement d'intérêt à entrer dans ces conflits, précisément parce que plusieurs religions y étaient représentées. Si nous avons besoin de faire référence à l'histoire au moment de définir notre propre identité, c'est aussi parce que la Suisse n'a pas, comme d'autres pays, les attributs primaires de ce qui peut constituer une nation: une langue commune, unique; une religion commune, unique; une culture commune, unique. Non, nous connaissons la diversité, et c'est précisément cette diversité qui fait la richesse de notre pays, et qui rend la lecture de notre histoire nécessaire pour interpréter notre manière de vivre ensemble.
Cette année auront lieu les commémorations de 1315 et de 1515, des événements qu'il y a lieu d'insérer dans le débat. Il y a d'autres dates importantes et les événements récents ont aussi une influence sur la situation de notre propre pays. On pourrait citer 1999, qui a probablement des conséquences assez importantes sur notre vie. Nous pourrions citer - le Conseil fédéral l'a dit aussi - 1945, la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un événement extrêmement important pour la paix sur le continent et pour notre propre pays.
Je crois donc qu'il y a lieu d'aborder tout cela, je le redis une dernière fois, avec modestie, avec une certaine distance. Nous devons être conscients de l'importance qu'il y a à mener ces débats, mais aussi du fait qu'il n'appartient pas à la politique de décider sur le plan historique ce qui est important et ce qui ne l'est pas. Nous pouvons contribuer à ce débat, mais les historiens sont là pour le mener. Je vous invite à ne pas opposer les différentes parties du pays, mais à considérer que tous ces débats font partie d'un ensemble, du développement de notre pays, de notre histoire commune. [PAGE 243]