Nidegger Yves · Nationalrat · 2015-09-17
Nidegger Yves · Nationalrat · Genf · Fraktion der Schweizerischen Volkspartei · 2015-09-17
Wortprotokoll
Derrière cette initiative populaire, il y a un constat, sur lequel tout le monde pourra être d'accord. En revanche, on ne pourra pas être d'accord avec la cible choisie comme prétendu remède à ce constat.
Le constat, c'est que l'humanité, peut-être pour la première fois de son histoire, est capable de produire de la nourriture en quantité suffisante pour se nourrir elle-même, tous habitants de la Terre confondus. C'est le fruit de l'industrie agroalimentaire; c'est le fruit des investissements; c'est le fruit de la technologie. Nous ne sommes plus dans cette situation antique où sept années de vaches grasses, avec une surabondance, étaient invariablement suivies de sept années de vaches maigres, avec de la famine. Nous sommes capables aujourd'hui d'assurer dans la durée, de façon globale, un approvisionnement en nourriture suffisant pour que personne ne meure de faim. Or, il y a sur cette planète un grand nombre de personnes qui meurent de faim.
Le constat, à savoir que ce n'est pas la pénurie qui est la cause de la mort par la faim, mais que c'est une question liée au marché, parce que certains n'y accèdent pas en raison de leur pouvoir d'achat du moment à l'endroit où ils sont pour se nourrir correctement, est tout à fait correct. Personne ne le contestera.
A partir de là, comme il s'agit d'une initiative socialiste, il y a un réflexe pavlovien qui veut que l'on désigne sans réfléchir un coupable que l'on connaît à l'avance, sans même avoir posé le problème. D'abord, il y a une erreur de fond: l'idée que le capitalisme moderne aurait créé les outils de la spéculation sur les denrées alimentaires. Un texte fondateur de notre civilisation, qui est lié à l'Exode des Hébreux hors d'Egypte, nous rappelle que, si les Hébreux sont arrivés en Egypte, c'est parce que le pharaon avait spéculé très intelligemment, d'ailleurs sur le conseil de l'arrière-petit-fils d'Abraham, en thésaurisant les bonnes récoltes pendant les sept années de vaches grasses, afin de pouvoir les vendre fort cher aux gens affamés de la région pendant les sept années de vaches maigres.
Ce ne sont donc pas les outils du capitalisme moderne qui ont introduit la notion de spéculation sur les denrées alimentaires; le problème trouve sa source ailleurs.
Le deuxième réflexe pavlovien irréfléchi est de désigner le marché en tant que tel et de vouloir le casser pour résoudre un problème qu'il contient. Si le marché est incapable de tout résoudre, ce qui est une évidence, l'Etat ou les Nations Unies interviennent, par exemple en cas de crise humanitaire, pour s'assurer que les gens ne meurent pas de faim. On déplace alors la nourriture, de manière non conforme au marché mais de manière volontaire et à titre d'aide humanitaire, pour nourrir les gens qui, à cause d'un marché qui ne fonctionne pas en raison d'une crise, ne peuvent plus y accéder.
Casser le marché est particulièrement contre-productif, le marché étant précisément le système qui a permis de réaliser la première condition à l'élimination de la faim dans le monde, à savoir la production massive, industrielle et suffisante de biens alimentaires - la qualité de la nourriture étant réservée - permettant de nourrir toute la planète. S'en prendre au marché, vouloir dans un souci de justice déplacée le corseter en interdisant certaines choses, alors même qu'avant le capitalisme moderne nous n'avions jamais rempli la première condition - à savoir d'avoir de la nourriture à disposition pour nourrir tout le monde -, est évidemment mortifère. Le Zimbabwe a vécu et vit encore cette situation: jadis exportateur de nourriture, le Zimbabwe a ensuite, en mains d'un régime socialiste, décidé de confisquer les propriétés de producteurs de nourriture, dans un souci d'égalité visant à ce que les personnes de race noire et de race blanche ne soient pas confrontées à des conditions économiques différentes. Mis en oeuvre en politique, ce souci d'égalité a pour conséquence que le Zimbabwe connaît aujourd'hui la famine après avoir été le pays exportateur de nourriture le plus important d'Afrique australe.
Est-ce que les Jeunes socialistes se trompent de cible? Je crois malheureusement que c'est pire que cela: les Jeunes socialistes vous trompent sur la cible. Il ne faut non pas viser à casser le marché, mais à agir lorsque celui-ci est défaillant par le biais de l'engagement humanitaire. L'idée de vouloir casser la place financière - on a cassé le secret bancaire hier, on vous propose de casser le "trading" aujourd'hui - est une idée mortifère que je vous invite évidemment à ne pas soutenir en recommandant à la population de rejeter cette mauvaise initiative populaire.