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Fridez Pierre-Alain · Nationalrat · 2015-09-23

Fridez Pierre-Alain · Nationalrat · Jura · Sozialdemokratische Fraktion · 2015-09-23

Wortprotokoll

Dans son livre "Utopia", Thomas More décrivait en détail un monde idéal. C'était il y a bien longtemps et ce monde idéal, ce monde rêvé, ce monde utopique ne pointe toujours pas le bout de son nez. Au contraire, notre société s'est construite dans la violence, les inégalités et le chacun pour soi. Au fil des siècles, lutte après lutte, nous sommes parvenus à jeter les bases d'une société civilisée, d'un Etat plus social, avec un filet de protection pour les plus pauvres, un monde qui reste imparfait, les inégalités restant trop nombreuses. Mais nous nous sommes habitués à vivre sans utopie. On ne peut même pas parler de résignation, juste d'habitude.

Et voilà que survient cette initiative populaire "pour un revenu de base inconditionnel", une initiative qui sent bon l'utopie: assurer un revenu de base sans condition à toutes et à tous, afin de permettre à chacun, comme le disent les initiants, de vivre une existence digne et d'avoir le temps de participer à la vie sociale. Un bouleversement complet de nos valeurs et de nos paradigmes, qui doit en dérouter plus d'un. Mettre de nouvelles priorités, mettre l'humain au centre, combattre l'aliénation de l'homme par la société - cela plairait sans doute à Jean-Paul Sartre -, donner de nouveaux sens à l'existence et au vivre ensemble. On parlerait de PIE - produit intérieur d'épanouissement - au lieu de PIB.

Cependant il est vrai que ce texte suscite nombre d'interrogations: quelle réorganisation de la société en résulterait? quelle place serait laissée au travail? comment serait assuré le financement faramineux d'une telle utopie? Beaucoup de questions, des réponses encore floues, mais je ne peux m'empêcher d'éprouver une certaine sympathie pour ce texte, car immanquablement la réflexion philosophique s'invite dans ce genre de débat. Notre existence doit-elle se résumer à un banal "métro, boulot, dodo"? Le rapport à l'argent doit-il réguler toutes les relations entre les hommes? L'argent doit-il représenter le but fondamental, l'idole sacrée pour laquelle on est prêt à tout sacrifier: sa vie, son temps, ses idéaux? Cette initiative a le mérite de recaler l'argent au rôle de moyen et non de but en soi.

Je dois cependant vous confesser que je peine vraiment à imaginer une telle société - sans doute suis-je déjà trop formaté.

J'aimerais maintenant vous parler d'une problématique concrète, que je vis au quotidien, en lien avec la notion de revenu inconditionnel de base. En tant que médecin généraliste, je constate des dysfonctionnements dans l'aide apportée par la société à celles et ceux qui ne peuvent pas travailler, et donc gagner leur vie, du fait de leur santé déficiente, ou simplement par manque d'emplois, sans oublier celles et ceux qui travaillent et qui ne peuvent vivre dignement du produit de leur labeur.

Madame Silvia Schenker a déposé en 2009 le postulat 09.3655, "Assurance générale du revenu". Ce postulat concernait les personnes sans activité lucrative, trimballées entre les diverses assurances de notre filet social: l'assurance perte de gain, l'assurance-invalidité, l'assurance-chômage, l'aide sociale. Quelqu'un doit finalement payer, mais tout le monde passe son temps à se renvoyer la balle. La personne concernée est renvoyée d'une caisse à l'autre et subit contrôles et expertises. A la fin, il y a toujours quelqu'un qui va payer et fournir les prestations nécessaires, l'aide sociale intervenant en dernier lieu, à titre de subsidiarité, mais au prix de coûts administratifs et de dégâts [PAGE 1785] humains inutiles, le plus important étant l'humiliation subie par les récipiendaires.

Je dis oui à une assurance perte de gain universelle. Je dis oui à une assurance générale de revenu, qui est plus simple et plus efficace. Et aujourd'hui, bien qu'étant encore en proie à nombre de doutes et d'interrogations, je dirai oui à l'acceptation de l'initiative "pour un revenu de base inconditionnel", qui propose une révolution copernicienne, dans nos valeurs, nos pensées et nos existences. Mon oui ne m'engage pas à grand-chose, vu le sort que le Parlement et le peuple réserveront sans doute à cette initiative. Mais je ne peux m'empêcher de rêver à un monde meilleur.