Lexipedia

de Dardel Jean-Nils · Nationalrat · 2002-03-18

de Dardel Jean-Nils · Nationalrat · Genf · Sozialdemokratische Fraktion · 2002-03-18

Wortprotokoll

L'initiative parlementaire que j'ai déposée se limite, dans la problématique des relations entre la Suisse et l'Afrique du Sud au temps de l'apartheid, à la question des rapports entre les services de renseignement des deux pays. Cette question a été relancée de manière importante et virulente par les déclarations de Wouter Basson dans le procès pénal dirigé contre lui à fin juillet 2001 en Afrique du Sud. Ses révélations portent essentiellement sur deux points.

Tout d'abord, Wouter Basson a évoqué la collaboration des deux services secrets dans une négociation en vue de l'achat de 500 kilogrammes de Mandrax en URSS. Le but de cette opération, pour les services secrets sud-africains, était d'utiliser ce Mandrax, qui est une drogue hypnotique, dans le but de contrôler des mouvements de foule ou des mouvements collectifs. On sait que ce Mandrax a effectivement été livré en Afrique du Sud à la suite de cette négociation et que la marchandise a passé par Bâle.

Ensuite, les déclarations de Wouter Basson ont porté sur une tentative de négociation, toujours avec la collaboration des deux services secrets, portant sur l'achat de matériel nucléaire, également en URSS.

Dans un premier temps, on pouvait considérer que les déclarations de Basson, qui est un des grands acteurs des crimes commis par le régime de l'apartheid, ne provenaient pas d'un témoin crédible. Le problème qui est vite apparu est que ses déclarations ont été largement confirmées par d'autres anciens responsables des services secrets sud-africains. Tout particulièrement, l'ex-général Chris Thirion a confirmé à M. Jean-Philippe Ceppi, journaliste suisse, ce qu'il en était de l'affaire du Mandrax. Il a évoqué au surplus l'existence d'un accord secret entre les deux services de renseignement, accord qui a été passé en 1986 et qui porte [PAGE 311] sur une collaboration concernant les armes chimiques et biologiques. L'ex-général Thirion insiste sur le fait qu'il s'agissait d'une collaboration en matière de défense contre les armes chimiques et biologiques, mais on sait que, pour une bonne collaboration technique en matière de défense, il faut connaître parfaitement le caractère offensif des armes dont il s'agit.

Cet accord secret est antérieur à la nomination du brigadier Peter Regli comme responsable des services de renseignement militaires en Suisse. Il est donc évident que, dans toute cette collaboration entre les deux services de renseignement, ce serait une erreur de focaliser toutes les responsabilités sur le brigadier Peter Regli. Les responsabilités, on peut l'affirmer sans crainte de se tromper, sont certainement plus larges et peut-être même plus élevées. Il ne fait de doute pour personne aujourd'hui que M. Regli a menti dans ses déclarations aux autorités, notamment aux organes compétents du Parlement. Ma conviction est qu'il est surtout là pour attirer l'attention, pour jouer le rôle de fusible et contribuer ainsi à ce que la vérité reste soigneusement cachée.

Certes, on peut avoir la conception générale, et ça semble être un peu celle de la majorité du Bureau, que les services secrets sont faits pour rester secrets et qu'il faut se résigner à ne jamais connaître la vérité. Mais, dans cette affaire, il s'agit d'actes qui sont de nature criminelle. L'achat de Mandrax, de toute évidence, enfreint toutes les lois nationales et internationales en matière d'utilisation de drogues contre la population. L'achat d'uranium à des fins militaires est également manifestement une action qui enfreint les lois internationales. Enfin, il en va de même de la collaboration sur des armes chimiques et biologiques qui sont également prohibées par le droit international. Tout cela constitue, il faut le dire, une complicité, une connivence avec un régime raciste et totalitaire.

Jeudi dernier, M. Pelli, qui parlait pour le Bureau, a dit: "Il semble que maintenant quelqu'un s'est mis dans la tête de pouvoir faire des enquêtes en Afrique du Sud." Autrement dit, si j'interprète cette déclaration, pour la majorité du Bureau, il y a un ou des farfelus qui souhaitent faire des enquêtes en Afrique du Sud!

Je rappellerai à ce sujet que les archives suisses des services de renseignement concernant la collaboration avec les services secrets de l'Afrique du Sud ont été très largement détruites et que le brigadier Peter Regli est fortement soupçonné de cette destruction. Alors, si je comprends bien la majorité du Bureau, il s'agit de faire une enquête en Suisse sur des documents détruits. C'est un défi qui, d'emblée, ne peut pas trouver une solution.

D'autre part, l'essentiel des révélations qui sont faites depuis quelques mois proviennent toutes d'Afrique du Sud. Ce sont essentiellement des témoins, d'anciens responsables des services secrets de l'Afrique du Sud de l'apartheid, qui prennent la parole et qui donnent des indications à des journalistes qui veulent bien leur poser des questions.

La question qui se pose pour le Parlement est la suivante: est-ce que nous prendrons - puisqu'il semble que malheureusement le Conseil fédéral soit très réticent à cet égard - les dispositions pour qu'une enquête un peu pointue soit faite en Afrique du Sud, c'est-à-dire là où se trouvent les documents et là où se trouvent la plupart des témoins?

En ce qui concerne la majorité du Bureau, on a l'impression de se trouver devant un groupe de personnes qui n'a pas assez de mains pour se boucher les yeux, se boucher les oreilles et mettre la dernière main devant la bouche. En ce qui nous concerne, nous demandons que cette affaire soit prise au sérieux et que tout soit entrepris pour que des enquêtes soient faites, y compris en Afrique du Sud, c'est-à-dire là où la vérité peut être connue.