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Burkhalter Didier · Bundesrat · 2017-06-14

Burkhalter Didier · Bundesrat · Neuenburg · 2017-06-14

Wortprotokoll

C'est une motion très intéressante, Monsieur le conseiller national Barrile, et le développement que vous venez de faire est encore plus intéressant.

En fait, le débat de principe a lieu sur le fait de savoir si on veut faire une politique étrangère comme tout le monde, et qui ne sert pas à grand-chose, ou si on veut faire une politique étrangère ambitieuse, qui passe parfois par une abstention. L'abstention était absolument la position la plus courageuse que pouvait prendre le Conseil fédéral, et il l'a prise.

En gros, dans ce dossier, vous pouvez décider de supprimer les armes nucléaires sans que ceux qui les possèdent participent à la décision. Donc, vous donnez l'impression d'avoir amélioré les choses, et c'est exactement l'inverse qui va se passer. Malheureusement, c'est vraisemblablement ce qui est en train de se passer.

La Suisse estime qu'elle a un rôle spécial à jouer, qui va bien au-delà notamment de son rôle humanitaire et de dépositaire des conventions de Genève. La Suisse a un rôle spécifique à jouer, dans le sens où elle est le seul pays qui peut servir de pont. La Suède était également intéressée à le faire, mais elle n'a pas voulu finalement aller jusque-là; elle reste néanmoins intéressée à revenir dans le jeu, si c'est possible. Donc, la Suisse était quasiment le seul pays qui pouvait faire le lien. Vous avez dit: "le monde dans lequel nous vivons". Mais il y a deux mondes ici: il y a le monde des opposants et celui des partisans. Sans réunir ces deux mondes, on n'aura jamais une seule planète qui va progresser dans la lutte contre le nucléaire.

Cela dit, nous sommes largement d'accord sur le fond de la motion. Nous ne sommes pas d'accord avec le développement qui, à notre avis, ne tient pas compte des réalités. Les réalités sont là: vous ne pouvez pas faire de la politique étrangère sans tenir compte des réalités du monde. On voit ce que cela donne quand on essaie.

La réalité, c'est quoi? C'est que des négociations sont déjà ouvertes, elles ont lieu. Je vous remercie de nous dire d'être actifs, mais nous le sommes déjà. Les négociations ont commencé en mars dernier; elles reprendront demain, à partir du 15 juin. Elles visent à la conclusion d'un traité d'interdiction des armes nucléaires d'ici à juillet - si on y arrive -, basé sur la résolution sur laquelle nous nous sommes, en effet, délibérément abstenus, parce que nous voulons jouer un rôle de pont entre ces deux mondes.

Il y a le monde des partisans, au sein duquel il y a toute une série de nations. Pour ces derniers, un tel instrument, un tel traité représenterait un déblocage dans le désarmement, et une étape sur la voie vers un monde sans armes nucléaires.

Tout le monde est d'accord, enfin, malheureusement, pas vraiment tout le monde, parce qu'il y a les opposants à cette approche, qui sont les Etats dotés de l'arme nucléaire, la quasi-totalité des Etats membres de l'OTAN et les alliés des Etats-Unis. Et, pour eux, cette approche n'est tout simplement pas efficace. Elle repose sur une vision unilatérale des considérations humanitaires et ne tiendrait pas compte, selon eux, des réalités géostratégiques. Et je sais qu'on fait tout le temps le rapprochement avec la Convention sur l'interdiction des mines antipersonnel et la Convention sur les armes à sous-munitions, mais c'est un peu différent, parce que, dans beaucoup de pays, il y a une doctrine sécuritaire qui est basée sur le nucléaire. Les autres armes ont un rôle important, mais les armes nucléaires sont à la base de toute la doctrine sécuritaire. Par conséquent, la situation est beaucoup plus délicate.

Pour véritablement progresser, il faut réussir à amener les deux mondes à débattre. Et c'est encore plus difficile de trouver une solution qui convaincrait les opposants qu'une autre [PAGE 1080] vision de la sécurité peut être meilleure que celle qui est basée sur le nucléaire. C'est cela la réalité de la discussion. Et la Suisse plaide depuis longtemps pour une interdiction et une élimination des armes nucléaires de manière analogue à ce qu'elle fait pour les autres armes de destruction massive.

Donc, nous sommes d'accord avec ce que vous dites, nous estimons tout simplement que nous avons un rôle à jouer pour convaincre les autres. Il est conforme à nos valeurs de dire qu'on devrait aller vers un monde sans armes nucléaires, mais nous sommes vraiment sceptiques quant à la méthode, qui risque de diviser encore plus les pays - si l'on parle de désarmement sans la présence de ceux qui ont les armes -, voire, et c'est encore pire, de fragiliser la pierre angulaire de tout le système antinucléaire, qu'est le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires.

Si cette discussion aboutit à fragiliser le Traité de non-prolifération des armes nucléaires, c'est un magnifique autogoal. Et la Suisse l'a dit lors de la discussion, et c'est pourquoi elle s'est finalement abstenue, car elle n'a pas obtenu entièrement gain de cause sur les méthodes de discussion. Mais revenons aux buts de la motion.

Le premier objectif - une participation active de la Suisse - ne pose pas de problème, car il est atteint. N'ayez crainte, Monsieur Barrile, nous sommes vraiment très actifs, et cela n'a rien à voir avec une abstention sur la manière de faire. La Suisse participe activement au processus de négociation. Elle se positionne comme une force équilibrée et constructive qui pourrait intervenir dans le processus, entre les Etats partisans de l'interdiction et les Etats plus sceptiques, en jouant précisément ce rôle de pont.

Le deuxième objectif de la motion - "se mobiliser de façon soutenue en faveur d'une participation du plus grand nombre d'Etats possible" - c'est précisément ce que nous faisons, pour assurer que l'instrument ait un impact. Sans une participation du plus grand nombre, il n'aura absolument aucun impact, si ce n'est de nous donner bonne conscience, tout en laissant proliférer les armes. Eh bien, il faut maximiser la participation, notamment celle des Etats membres de l'OTAN et des alliés des Etats-Unis. Plus ces Etats participeront au processus, plus ces Etats viendront discuter, plus il y aura de chances que le résultat final des négociations soit largement accepté et produise des effets réels. Sinon, le résultat sera symbolique, au mieux, et négatif, au pire. Pour rendre cette participation possible, nous voulions que les règles de procédure prévoient que la conférence soit tenue avant tout, afin de faire tout notre possible pour conduire les travaux par consensus. Cela ne sert à rien d'avancer si, à la fin, toute une série d'Etats ne participent pas au vote, parce qu'ils ne soutiennent pas le processus. Nous nous sommes engagés dans ce sens, mais de nombreux Etats continuent malgré tout de se tenir éloignés du processus. Donc, pour le moment, cela ne marche pas, si nous n'avons pas la participation active du plus grand nombre d'Etats possible.

Nous sommes d'accord avec le troisième objectif de la motion - que la Suisse concentre notamment ses efforts sur les conséquences humanitaires. Les considérations humanitaires jouent un rôle central pour la position suisse; néanmoins, comme les armes nucléaires continuent de jouer un rôle considérable dans les doctrines sécuritaires de nombreux pays - c'est un fait et les faits sont têtus - eh bien, il faut aussi prendre en compte les réalités géostratégiques, les intérêts de sécurité, les intérêts des alliances. Mettre uniquement en avant l'aspect humanitaire sera défavorable à une large participation. On sera dans un club qui tombe vite d'accord, mais la difficile discussion n'aura pas lieu. Or, c'est ce que vous voulez.

Par conséquent, si nous voulons aboutir à un instrument soutenu par un grand nombre d'Etats et apportant une véritable valeur ajoutée dans le domaine de la politique de sécurité, nous avons besoin d'une approche équilibrée, une approche qui se retrouve dans le mandat de négociation. Si vous avez consulté, Monsieur le conseiller national, le mandat de négociation, vous aurez vu qu'il contenait tout ce que vous voulez. Le Conseil fédéral a soumis ce mandat de négociation aux deux Commissions de politique extérieure, qui l'ont toutes les deux largement approuvé. Il n'y a pas eu de voix contre, seulement quelques abstentions.

Bref, tous les objectifs de la motion sont dans le mandat de négociation. On est actif dans les négociations et la ligne du Conseil fédéral est claire. Mais, de grâce, restez réalistes: dans cette motion, vous nous demandez de faire comme tout le monde et d'être un peu hypocrites. Et nous ne voulons pas l'être. Le désarmement ne fonctionne pas bien et beaucoup de négociations sont bloquées. Alors, on se donne bonne conscience avec ce genre de chose. Mais à la fin, on n'a rien réalisé et la prochaine génération sera confrontée à encore plus d'armes et à encore plus de dangers. Nous sommes très motivés. Laissez-nous donc travailler selon notre méthode, qui est certainement la meilleure.