Nicolet Jacques · Nationalrat · 2019-06-20
Nicolet Jacques · Nationalrat · Waadt · Fraktion der Schweizerischen Volkspartei · 2019-06-20
Wortprotokoll
En préambule, je déclare mes intérêts: je suis agriculteur dans le canton de Vaud, détenteur d'une maîtrise fédérale; j'ai eu le privilège d'enseigner la profession que j'aime à près de 20 apprentis agricoles.
"Pas plus qu'il n'en faut", tel est le slogan utilisé dans une vidéo produite par les milieux agricoles pour combattre ces deux initiatives populaires extrêmes, conduisant l'agriculture suisse à sa perte au profit d'importations de denrées alimentaires, pour lesquelles les méthodes de production, de détention des animaux, les conditions sanitaires ou l'utilisation de produits phytosanitaires sont difficilement contrôlables. Et ce alors que l'agriculture suisse a déjà fourni de magnifiques efforts en termes de diminution de l'utilisation des produits phytosanitaires - moins 29 pour cent entre 2011 et 2018, l'utilisation du glyphosate ayant, quant à elle, diminué de 45 pour cent en dix ans -, alors que, parallèlement et en raison de l'augmentation de la production biologique, les ventes de substances pour l'agriculture biologique ont augmenté de 40 pour cent, passant de 600 à 840 tonnes sur les 2000 tonnes utilisées au total! Le tiers de ces 2000 tonnes est composé de matières comme le soufre, l'huile de paraffine et le cuivre; [PAGE 1257] le glyphosate représente quant à lui moins de 10 pour cent de ces 2000 tonnes. La diminution de l'utilisation des antibiotiques - moins 54 pour cent en dix ans -, l'évolution des techniques culturales et le choix de productions plus adaptées avec l'accompagnement solide de la recherche agronomique, montrent la volonté des agriculteurs de diminuer l'utilisation des produits phytosanitaires et des antibiotiques.
Et ces initiatives viennent maintenant sabrer cet immense travail de longue haleine! Concrètement, ces deux initiatives demandent, pour la première, de n'accorder aucune contribution fédérale aux exploitations agricoles utilisant des pesticides et des antibiotiques à titre prophylactique pour les animaux. La deuxième, intitulée "pour une Suisse libre de pesticides de synthèse", demande l'abandon de l'usage des produits phytosanitaires de synthèse.
Même si ces deux initiatives peuvent paraître très populaires, il ne fait pas l'ombre d'un doute que leur application entraînera une importante diminution de la production agricole, voire l'abandon de certaines productions. Prenez par exemple la production porcine ou la production de volaille de chair, des productions largement répandues dans nos campagnes et répondant efficacement aux besoins du marché: ces élevages étant tributaires, pour une partie, de leurs intrants, les céréales importées, ils seraient en contradiction totale avec l'initiative "pour une eau potable propre et une alimentation saine" et, de ce fait, n'auraient pas droit aux contributions, car les exploitations ne peuvent fournir les fourrages nécessaires aux animaux détenus en utilisant uniquement ceux de l'exploitation. Si ce principe peut, dans certains cas, être envisageable, notamment pour des exploitations bovines, les agriculteurs qui ont écouté les nombreux messages appelant à la diversification de leur exploitation et qui ont décidé de détenir des porcs ou de la volaille, se verraient pénalisés et devraient cesser cette activité, afin de rester dans le cadre lié aux contributions publiques.
Vous voyez-vous fermer la majorité des porcheries en Suisse centrale et les halles de production de volaille, voire même abandonner la production d'oeufs en Suisse? Ces initiatives contribueront à renforcer l'importation de denrées alimentaires qui seront prêtes à l'emploi et déjà conditionnées, ne générant plus aucune plus-value dans le secteur agroalimentaire suisse. Ces initiatives auront donc un fort impact négatif sur le secteur agroalimentaire de proximité que l'on connaît et qui a besoin d'une production stable - secteur fort de quelque 500[NB]000 emplois pour plus de 100 milliards de francs de PIB, soit 15 à 18 pour cent de notre PIB.
Vous l'aurez remarqué, hormis lorsque j'ai cité le texte des deux initiatives, je n'ai jamais utilisé le mot "pesticides", ce mot faisant passer les agriculteurs pour des pestiférés pollueurs et irresponsables. Pour ma part, j'ai utilisé le mot "phytosanitaires", nettement mieux adapté, car c'est bien pour des raisons sanitaires que les agriculteurs utilisent, à bon escient, des médicaments pour les plantes ou des antibiotiques pour leurs animaux, selon des critères établis. Car, dans l'agriculture, il n'est pas possible d'emmener chez le docteur une parcelle de pommes de terres infestée de doryphores ou une parcelle de colza attaquée par des méligèthes. C'est la raison pour laquelle l'agriculteur est formé à l'utilisation raisonnée de produits phytosanitaires, selon des critères bien établis, d'où l'utilisation du slogan "Pas plus qu'il n'en faut". Ces interventions ciblées et ponctuelles permettent au final de sauver la récolte menacée par ces ravageurs et, ainsi, de mettre sur le marché une récolte et des denrées alimentaires de qualité.
Voyez-vous, je baigne dans l'agriculture depuis mon enfance et je pratique cette belle profession depuis 30 ans. J'ai assisté à un certain nombre d'évolutions des pratiques professionnelles ainsi qu'à des prises de conscience au sujet des méthodes et de l'utilisation de certaines substances. Les agriculteurs n'ont jamais utilisé des produits phytosanitaires pour le plaisir, d'une part à cause de leur prix dissuasif, d'autre part parce que leur utilisation suit des critères d'appréciation et se fait selon des seuils d'intervention qui, c'est vrai, ont évolué.
Pour ce qui concerne l'élevage, c'est le même principe qui est appliqué, mais parfois il faut intervenir de façon préventive. Un animal qui subit une opération vétérinaire sera, pour des raisons de prévention d'une infection, mis sous antibiotique par le vétérinaire. Or une administration préventive d'antibiotique comme celle-ci est prohibée par l'initiative "pour une eau potable propre et une alimentation saine".
Ces initiatives sont à mes yeux marquées par un esprit de non-sens, le même non-sens que celui qui consisterait à interdire l'utilisation de médicaments dans un hôpital. La Politique agricole 2022 plus intégrera de façon pragmatique les préoccupations concernant l'utilisation des produits phytosanitaires selon le slogan "Pas plus qu'il n'en faut".
Ces deux initiatives sont à refuser, tout comme le contre-projet.