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Cramer Robert · Ständerat · 2019-09-26

Cramer Robert · Ständerat · Genf · Grüne Fraktion · 2019-09-26

Wortprotokoll

Je dois vous dire que je n'entendais pas intervenir dans ce débat. Ce qui m'a décidé à prendre la parole, ce sont des échanges que j'ai pu avoir avec notre collègue Géraldine Savary et les informations que j'ai pu lire ce matin sur l'intervention qu'elle fera tout à l'heure. Etant membre de la commission, je dois anticiper sur son intervention, ce que je regrette.

Tout d'abord, je ne voulais pas intervenir parce que, à vrai dire, il n'y a pas grand-chose à dire sur cette initiative. Elle est inutile. Elle est inutile de façon évidente. Le premier alinéa que propose l'initiative indique qu'il ne faut pas se dissimuler le visage dans l'espace public. Mais, sur ce sujet, on s'approprie une compétence cantonale, chaque canton pouvant parfaitement, pour des raisons de police, interdire de se dissimuler le visage dans l'espace public. C'est, du reste, ce que font bon nombre de cantons - y compris celui que je représente, dans lequel on ne peut, en principe, se déguiser que lors de la Fête de l'Escalade, qui est une forme de carnaval à Genève. L'initiative est donc inutile, car elle est antifédéraliste à l'alinéa 1 qu'elle propose. Elle est en outre inutile à l'alinéa 2, car elle enfonce une porte ouverte dans la mesure où, d'ores et déjà, le Code pénal interdit les actes de contrainte - qu'il s'agisse d'actes de contrainte portant sur la dissimulation du visage ou de tout autre acte de contrainte.

Donc cette initiative populaire est inutile. Mais elle n'est pas inutile pour tout le monde. Elle est certainement très utile aux yeux des initiants, puisque ces derniers sont, de façon évidente, des gens qui sont dérangés par la religion musulmane et qui entendent, par cette initiative, montrer leur opposition à celle-ci. Sur ce point, je crois que les initiants oublient un peu les leçons de l'histoire. La Suisse est un pays qui a énormément souffert de ses dissensions religieuses, qui ont même conduit à une guerre civile en son sein. Nous avons réussi, avec le temps - cela n'a pas été simple -, à pouvoir vivre aujourd'hui en harmonie. Il ne faut pas remettre en cause cet équilibre. En ce sens, cette initiative populaire est non seulement inutile, mais également nuisible. [PAGE 956]

Ceci dit, cette initiative pose la question de la liberté des femmes et de la place qui peut leur être réservée dans l'espace public. Comme beaucoup, je suis choqué lorsque je vois une femme qui porte la burqa; j'ai vraiment l'impression qu'elle fait l'objet d'une contrainte. Je crois néanmoins qu'il faut aller au-delà des sentiments et qu'il faut se poser quelques questions à la vue d'une personne qui porte la burqa.

Premièrement, dans un certain nombre de cas, c'est un réel choix: il y a un certain nombre de femmes qui se sont converties et qui ont décidé d'adhérer à une religion et à toutes ses pratiques, de même qu'à ses codes vestimentaires. Dans une société libérale comme la nôtre, ces choix doivent être respectés. Du reste, aujourd'hui, nous voyons beaucoup de manifestations de rue animées par des mouvements féministes qui exigent que les femmes puissent se vêtir comme elles l'entendent dans l'espace public sans être stigmatisées. Et cela s'entend pour toutes sortes de vêtements.

Si l'on va plus loin, en parlant de choix, où doit-on s'arrêter si l'on souhaite dorénavant limiter la liberté de choix de nos concitoyennes et de nos concitoyens? Pour ma part, je considère par exemple que les tatouages et les piercings - dont certains peuvent être très douloureux - sont une forme d'atteinte à l'intégrité physique et ça me déplaît totalement de voir ce genre de chose autour de moi. Mais, ma foi, je suis assez tolérant pour admettre que si des gens entendent se faire souffrir, c'est leur problème et pas le mien. C'est un mode de vie avec lequel je dois accepter de cohabiter.

Deuxièmement, lorsqu'on parle de la burqa, la question qui devrait être au centre de la réflexion et de la discussion sur les libertés des êtres humains, c'est le cas où une culture veut que les gens portent ce vêtement, qui est quoi qu'on puisse dire un vêtement d'exclusion. Je vous demande de réfléchir à ce que signifierait l'interdiction promue par cette initiative: elle signifierait très concrètement que ces femmes qui, aujourd'hui, ont accès à l'espace public, se retrouveraient cloîtrées chez elles, comme c'est le cas dans un certain nombre de cultures extrêmement rigoureuses. Ainsi, la contrainte imposée par l'initiative, contrainte qui vise à interdire la dissimulation du visage dans l'espace public, se révélerait non pas émancipatrice mais, tout au contraire, synonyme d'un double enfermement: auparavant c'était l'enfermement derrière la burqa, dorénavant ce sera l'enfermement à la maison.

Je suis convaincu qu'un discours émancipateur passe par l'instruction, qu'il passe par la culture, qu'il passe par la présence dans l'espace public et par l'ouverture aux autres. Ce n'est pas un discours qui conduit à un enfermement supplémentaire. Je tenais à le dire et je tiens aussi à dire en conclusion que ce qui motive les initiants n'a strictement rien à voir avec tout cela: ce n'est ni une volonté émancipatrice, ni une volonté d'intégration, mais, de façon très évidente, une volonté d'exclusion.

Et, puisque notre collègue Minder a parlé de valeurs, il est évident que, pour ma part, je ne peux pas partager les valeurs des initiants.