Savary Géraldine · Ständerat · 2019-09-26
Savary Géraldine · Ständerat · Waadt · Sozialdemokratische Fraktion · 2019-09-26
Wortprotokoll
Ce débat, je dois vous le dire, me pose un vrai problème de conscience. Depuis le début de la semaine, je réfléchis à cette question, celle de savoir comment, en mon âme et conscience, me prononcer sur ce sujet.
Je désapprouve fondamentalement et depuis longtemps l'agenda suivi par les initiants avec l'introduction de ce nouvel article constitutionnel. Ce sont les mêmes, d'ailleurs, qui ont proposé l'interdiction de la construction de minarets. Le moteur qui anime la volonté profonde des initiants flirte, à mes yeux, avec la xénophobie et l'islamophobie. En même temps, en tant que femme et en tant qu'être humain, je suis profondément heurtée que des femmes, dans notre pays et dans le monde, s'enterrent vivantes sous un linceul noir. Ce linceul noir, c'est ce que représente la burqa à mes yeux.
Le port de la burqa, à mes yeux, n'a rien à voir avec la religion. Aucun dieu n'exige qu'en son nom une de ses créatures s'interdise de vivre la vie qui lui a été confiée et de profiter, en tant qu'être humain libre et autonome, de la beauté du monde. Le port de la burqa n'est donc pas une question de religion ou d'expression religieuse, c'est une question, à mes yeux, de domination patriarcale. Et cette domination patriarcale conduit des femmes à être privées de leurs droits fondamentaux: liberté de travail; liberté de formation; liberté d'indépendance salariale; liberté démocratique - puisque aucune femme portant la burqa ne pourrait, par exemple, être élue et siéger au Conseil des Etats; liberté d'être soignée; liberté de communiquer avec les autres; liberté d'avoir accès à l'espace public; liberté d'avoir accès à la société. On est clairement, à mes yeux, dans un cas de discrimination liée au genre.
De ce point de vue, je ne partage pas du tout du tout la position de notre collègue Robert Cramer, qui vient de s'exprimer. Je ne comprends pas comment on peut considérer que le port de la burqa est l'expression d'une liberté individuelle. Je ne comprends pas comment il est possible d'avoir ce type de point de vue. En effet, si tel était le cas, pourquoi seules les femmes se retrouveraient-elles dans cette situation? Pourquoi les hommes n'exprimeraient-ils pas leur liberté individuelle fondamentale en portant un "vêtement" - comme vous le dites, cher collègue -, tel que la burqa? Si, maintenant, dans notre pays, il y avait 200 femmes et 200 [PAGE 958] hommes qui choisissaient librement de porter ce "vêtement", comme vous le précisez, j'en parlerais peut-être autrement.
Certes, la pratique du piercing ou du tatouage relève de la liberté de l'individu d'agir sur son corps. Mais aussi bien les hommes que les femmes les pratiquent: il n'y a pas de différence de genre en la matière. Par contre, le port de la burqa relève clairement d'une discrimination de genre. Et cette discrimination de genre est, à mes yeux, contraire aux objectifs constitutionnels d'égalité entre hommes et femmes. Elle est aussi contraire aux revendications formulées par les femmes lors de la grève qui a eu lieu en juin dernier. Ces revendications portaient sur le respect du corps, sur l'égalité dans le domaine du travail et sur l'accès à l'espace public.
Pour terminer, je dirai que, en tant que femme et en tant qu'être humain, je ne peux rester indifférente à la situation qui existe hors de nos frontières - je pense en particulier à l'Iran - où des femmes risquent leur liberté tous les jours en enlevant leur voile: 39 femmes y ont été arrêtées et emprisonnées, tout simplement parce qu'elles retiraient leur voile. Leur avocate a été condamnée à dix ans de prison parce qu'elle les avait défendues.
J'aurais souhaité pouvoir dire non à cette initiative. Je l'ai d'ailleurs manifesté publiquement. J'ai toujours dit que j'étais opposée à cette initiative à cause des objectifs des initiants. En effet, je considérais que la loi pouvait répondre au problème que je viens d'évoquer devant vous - une loi qui aurait prévu des mesures plus dures concernant les discriminations subies par les femmes.
Visiblement, ce n'est pas possible. J'en reviens donc à mon gros et véritable problème de conscience: que faire dans pareille situation? Que faire avec la conviction que la burqa constitue une vraie discrimination à l'égard des femmes?
Dans ce dernier acte de ma dernière session parlementaire, je souhaitais donc donner la priorité à mes convictions et à mes valeurs avant d'autres considérations. Par conséquent, je dirai oui à cette initiative et oui au contre-projet indirect du Conseil fédéral approuvé par la commission.