Vara Céline · Ständerat · 2020-09-14
Vara Céline · Ständerat · Neuenburg · Grüne Fraktion · 2020-09-14
Wortprotokoll
Je fais partie de celles et ceux qui sont mécontents, très mécontents du résultat insuffisant obtenu à l'issue des travaux parlementaires qui viennent d'être accomplis. Les propos qui suivent seront donc particulièrement durs envers le Parlement. Comme l'a mentionné Mme Thorens Goumaz, je viens du canton de Neuchâtel, ce canton qui fait ma fierté en raison du pourcentage le plus élevé de toute la Suisse de viticulteurs bios. [PAGE 817]
Depuis 1970, la production mondiale a enregistré un accroissement massif à l'échelle planétaire dans l'agriculture, la sylviculture, la pêche et la bioénergie. Parallèlement, la[NB]majorité[NB]des services écosystémiques - régulateurs et immatériels -, tels que l'amélioration de la qualité de l'air et de l'eau, le stockage de carbone, l'aménagement et le maintien de sols sains ou encore la pollinisation, ont fortement diminué.
Il y a trois ans une étude de grande envergure, menée sur le long terme, a démontré que la biomasse des insectes avait accusé une baisse drastique de 76 pour cent depuis 1989, et ceci dans des zones de protection de la nature. Oui, vous avez bien entendu. Les zones étudiées présentaient des caractéristiques semblables au Plateau suisse. D'ailleurs, la situation est tout aussi alarmante en Suisse: 60 pour cent des espèces inscrites sur liste rouge sont en danger d'extinction. Les oiseaux insectivores des milieux agricoles ont désormais trop peu à manger. Leurs effectifs ont régressé de 60 pour cent depuis 1990. Nous sommes en train de détruire ce qui nous permet de vivre. A ce rythme, dans dix ou quinze ans, verra-t-on encore des oiseaux dans nos campagnes?
Discrètement, dans nos champs, dans nos rivières, nous semons la mort, tuant au passage le moindre organisme vivant, à pattes, à ailes ou rampant. Et nous les humains avalons chaque jour ce poison en buvant et en mangeant. Les cas de malformation chez les nourrissons ou de cancers inexpliqués ne cessent d'augmenter. Tous les regards se tournent vers les pesticides de synthèse. La communauté scientifique indépendante prouve leur implication, et les résultats, connus de la commission européenne compétente, seront publiés prochainement.
En mai dernier, des chercheurs de l'Université de Berne ont étudié le taux de cancer chez les enfants, plus précisément le taux de tumeurs cérébrales, selon leur lieu d'habitation. Il s'avère que ce taux est significativement plus élevé dans deux régions de Suisse, notamment dans le Seeland - juste à côté de chez moi -, région totalement dévolue à l'agriculture. Les chercheurs penchent, entre autres facteurs, pour une influence des pesticides. Malgré le déclin inexorable de la biodiversité, malgré le nombre incalculable d'études qui démontrent la toxicité des pesticides de synthèse pour tous les êtres vivants, malgré leurs traces dans nos sols et nos sources des dizaines et des dizaines d'années après leur utilisation, malgré les effets cocktail de ces nombreux produits mélangés sur notre santé, nous continuons d'autoriser l'utilisation de pesticides de synthèse dans notre pays. Et pourtant, avant leur arrivée sur le marché, il y a 50 à 60 ans, nous faisions sans. Ne voulant pas contribuer à cette hécatombe, un nombre toujours plus important d'agricultrices et d'agriculteurs démontrent chaque jour qu'il est possible de faire sans, en rejetant chaque jour un mode de production dit conventionnel et en choisissant de produire bio.
Et nous, décideuses et décideurs politiques, que faisons-nous pour sauver le vivant? Que faisons-nous pour préserver la santé de notre population? Nous proposons en guise de contre-projet une initiative parlementaire destinée à réduire l'impact de ces pesticides, sans pour autant les bannir. Nous tentons d'améliorer la situation, tout en voulant cohabiter avec les produits hautement toxiques. En clair, pour moi - qui fait partie de celles et ceux qui pensons que nous n'allons pas assez loin - il s'agit certes d'un premier pas, mais c'est un pas de fourmi. Nous avons d'ailleurs vidé cette initiative parlementaire des seules dispositions qui avaient un impact et un objectif clair. En clair, nous avons échoué. Nous avons cédé à la pression des lobbies qui s'enrichissent allègrement aussi longtemps que possible, avant qu'il n'y ait simplement plus rien à tuer, car les abeilles auront disparu, et les autres pollinisateurs avec elles. Nous avons lâchement privilégié le rendement et les intérêts de quelques-uns, à court terme, au lieu de privilégier le bien commun.
Non, cette initiative pour une Suisse sans pesticides de synthèse n'est pas radicale. Elle est aujourd'hui, plus que jamais, cohérente. Ce Parlement faillit dans sa mission de protéger le vivant pour les générations futures. Par son inaction, il fait la démonstration qu'une interdiction cohérente est la seule mesure qui nous protègera en temps utile et dans une mesure suffisante des risques pour notre santé, des conséquences pour les prochaines générations, des dommages biologiques causés à notre environnement et de la destruction de nos ressources en eau. Finalement, notre Parlement a fait la démonstration que seule l'initiative populaire est l'instrument adéquat pour enfin aller de l'avant.
Lorsque le débat porte sur les pesticides de synthèse, j'entends depuis plusieurs années déjà le même argument: la dose fait le poison. La dose n'est qu'un élément qui influe sur les conséquences négatives des pesticides de synthèse. La durée d'exposition et les effets de chevauchement - le fameux effet cocktail - sont totalement ignorés dans les débats sur les valeurs limites. En outre, même des doses minimales de pesticides peuvent avoir un effet dévastateur sur le système endocrinien humain.
Cet effet endocrinien a été étudié. Pour comparaison, on a pu constater que les valeurs cibles retenues dépassent plusieurs fois la concentration d'oestrogènes dans le corps d'une femme enceinte. Elles ont par conséquent un effet indéniable et sont très risquées.
Et pourtant, me direz-vous, les pesticides synthétiques sont soumis à une procédure d'autorisation! Malheureusement, force est de constater que, tant en Suisse que dans l'Union européenne, la procédure d'approbation a déjà prouvé à plusieurs reprises que la nocivité des substances actives approuvées dépassait l'évaluation initiale des risques, comme le démontrent de manière impressionnante les innombrables scandales et le retrait de dizaines d'autorisations de pesticides en quelques années.
Personne n'est dupe. Il existe aujourd'hui une forte influence de l'industrie sur l'approbation des produits. Quoi qu'il en soit, les conclusions quant à la nocivité peuvent tout au plus être conformes à l'état actuel de la science, ce qui est insuffisant en soi lorsque nous regardons vers l'avenir, et ce qui fait des pesticides de synthèse une source constante de danger pour les générations futures.
Ne devrions-nous pas plutôt privilégier le principe de précaution? Les détracteurs de cette initiative prétendent que la période transitoire de dix ans jusqu'à l'interdiction définitive est trop courte. Ce qui m'inquiète, c'est que l'on puisse imaginer que l'on va encore pouvoir utiliser ces produits toxiques pendant dix ans. Nous sommes dans une urgence, semblable à l'urgence climatique. Nous ne pourrons jamais faire renaître de leurs cendres les centaines d'espèces éteintes ou croire que, miraculeusement, la biomasse des insectes recommencera à croître rapidement lorsqu'il n'en restera déjà plus rien. Selon les experts, un producteur a besoin d'environ deux ans pour se convertir aux normes biologiques qui imposent, en plus de la renonciation aux pesticides de synthèse, de nombreuses autres conditions aux producteurs. Mais l'initiative n'a pas pour objectif une reconversion à la culture biologique. Le délai nécessaire devrait donc être encore plus court. Par ailleurs, une fois le délai connu, les responsables politiques que nous sommes devrons mettre à profit cette période de transition pour adapter les pratiques de formation agricole, soutenir l'agriculture dans le processus de conversion, et se concentrer sur les projets de recherche à ce titre. Il existe de nombreux instruments à cet effet.
Ce n'est pas une fronde contre notre agriculture. Cette dernière n'est d'ailleurs responsable que d'une partie du désastre sanitaire et écologique que représente l'utilisation de ces pesticides. L'initiative inclut tous les utilisateurs, y compris les entreprises et les particuliers.
Avec sa clause d'importation, elle garantit aux agriculteurs suisses l'égalité des droits avec les producteurs étrangers. C'est très important. Avec cette initiative, nous n'exposons pas les paysans suisses à une concurrence déloyale avec les paysans étrangers.
Cette initiative donne des impulsions pour d'autres mesures politiques visant à assurer durablement l'existence et le succès économique de l'agriculture nationale. Elle veille à ce que les efforts de milliers d'agriculteurs ne soient pas torpillés par l'influence de l'agriculture industrielle. Aujourd'hui, le constat est effarant. L'agriculture industrielle n'a pas tenu ses promesses. Preuve en est que dans notre pays, quatorze à quinze exploitations sont contraintes de mettre la clé [PAGE 818] sous le paillasson chaque semaine. La pression de l'agriculture conventionnelle et des décennies de fausses incitations poussent l'agriculture suisse dans un abîme économique. Cette pression économique est exacerbée par l'influence des produits agrochimiques.
Cette initiative brise cette pression économique et la domination des produits agrochimiques. Elle augmente, au même titre, la transparence. En effet, les consommatrices et consommateurs sont maintenus dans l'ignorance. 60 pour cent de nos denrées alimentaires importées ne comportent aucune indication sur les pesticides de synthèse qu'elles contiennent.
L'initiative favorisera le développement de l'agriculture durable à l'étranger également. Aujourd'hui, nous assistons à un déséquilibre entre celles et ceux qui ont les moyens d'acheter une nourriture sans résidu de pesticides, et les autres. Est-ce acceptable pour un pays riche comme le nôtre? Ne devrions-nous pas tout faire pour que la nourriture saine soit accessible à toutes et tous en fixant un standard minimal à des aliments non nocifs pour la santé?
J'attendais du plan d'action visant à la réduction des risques et à l'utilisation durable des produits phytosanitaires de vraies réponses au défi que représente la sauvegarde de la biodiversité. J'attendais du paquet de mesures PA 22 plus des mesures drastiques, ambitieuses, à la hauteur des attentes de la population. C'est une grande, grande, déception. Les objectifs de réduction, pour autant que nous y arrivions un jour, si notre Parlement entend enfin s'emparer sérieusement de la question, ne répondent pas aux défis sanitaires et environnementaux. Ils ne répondent pas aux lacunes de la procédure d'approbation. Ils ignorent le rapport entre la dose et la durée de l'exposition, et ils ne traitent pas des effets de chevauchement potentiels dangereux. Non, Monsieur le conseiller fédéral, non, la Confédération n'est pas en train de réduire l'utilisation des pesticides. C'est faux.
Aucun plan de réduction des pesticides n'a atteint ses objectifs au cours des dernières décennies. Les Suisses et les Suissesses n'ont aucune garantie qu'il en sera autrement cette fois-ci. Si un objectif clair d'élimination des pesticides de synthèse n'est pas adopté, l'histoire se répètera. Cela nous démontre que cette initiative est la seule solution pour qu'enfin nous prenions le problème au sérieux. En effet, les errements parlementaires empêchent le monde économique et scientifique de se concentrer sur des solutions durables n'impliquant pas de traitements chimiques. Cette absence d'objectifs concrets de notre part entrave, par la même occasion, la vague d'innovations qui pourrait naître d'une interdiction systématique des pesticides de synthèse au cours de la période transitoire de dix ans demandée par les auteurs de l'initiative. Ce faisant, notre incapacité à agir torpille les développements potentiels et les solutions alternatives qui ne pourraient être encouragées et établies que si l'on mettait fin à la dépendance de la production alimentaire vis-à-vis de l'industrie chimique, et coupe délibérément court à une transition écologique qui se fait attendre, dans le but de maintenir les structures en place.
Jouons franc jeu: si nous continuons à débattre de valeurs limites, de stratégies agricoles et d'initiatives parlementaires avec aussi peu de résultats que maintenant, nous ne saurions prétendre nous engager sérieusement en faveur de la protection de la santé, de l'écologie ou du domaine social. A force de vouloir maintenir coûte que coûte le statu quo, nous maintenons notre agriculture sous la dominance de l'industrie chimique, tout en passant à côté des intérêts de la population.
Si nous voulons sincèrement lutter pour la vie et les générations futures, le soutien à l'initiative "pour une Suisse libre de pesticides de synthèse" est incontournable.