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Dreifuss Ruth · Bundesrat · 2002-12-04

Dreifuss Ruth · Bundesrat · Genf · 2002-12-04

Wortprotokoll

Monsieur le Président du Conseil national, merci des paroles que vous venez de prononcer et merci de m'inviter, une fois de plus, à m'adresser à l'Assemblée depuis cette tribune,

Monsieur le Président du Conseil des Etats,

Mesdames les Conseillères nationales et Conseillères aux Etats,

Messieurs les Conseillers nationaux et Conseillers aux Etats,

Il y a presque dix ans, vous m'avez confié une tâche que je me suis efforcée de remplir, en mon âme et conscience, selon la promesse donnée et en fidélité avec celles et ceux qui avaient placé leur espoir en moi.

A peine le choc de cette élection inattendue s'était-il dissipé, je n'ai plus songé qu'au travail qui m'attendait. M'est alors revenue en mémoire l'exclamation de Léon Blum, à qui le président de la République française venait de confier la responsabilité de constituer le gouvernement: "Enfin, les soucis commencent!" Qu'y a-t-il en effet de plus exaltant que de pouvoir empoigner à pleines mains le souci des hommes et des femmes de ce pays? Qu'y a-t-il de plus stimulant, pour le coeur et pour l'esprit, que de chercher des solutions, et de plus normal que les difficultés à les faire aboutir? Qu'y a-t-il de plus satisfaisant que de négocier, de convaincre, lorsqu'il s'agit de promouvoir la vie commune sous le ciel de Suisse?

J'aime me colleter avec les soucis. C'est d'ailleurs aussi en français le nom d'une fleur et l'ancien chancelier de la Confédération avait eu la gentillesse de m'en offrir un énorme bouquet lors de ma première séance au Conseil fédéral. J'aime donc me coltiner les soucis, et je n'en ai pas été privée. Merci.

Je pense bien sûr aux soucis financiers des travailleuses lors de la naissance de leur progéniture - hier, un pas important a été franchi pour les alléger -; aux soucis des étudiantes et des étudiants pour la qualité de leurs études et leur avenir professionnel; aux soucis des personnes âgées et des personnes handicapées quant à leur intégration sociale; aux soucis des scientifiques confrontés aux espoirs et aux doutes de la population quant au potentiel positif et négatif de leurs recherches; aux soucis des familles à revenus moyens qui ont de la peine à nouer les deux bouts; aux soucis des artistes à la recherche des moyens nécessaires pour la réalisation de leur oeuvre. Ces soucis, et il y en a tant d'autres, vous les connaissez, nous les avons partagés. Il reste beaucoup à faire pour lever ces obstacles qui brident le dynamisme individuel, qui obère la réalisation de projets de vie, qui affaiblissent notre capacité collective de faire face à l'avenir.

Ce qui a animé mon travail est la conviction que la liberté et la créativité de chaque membre de la collectivité et de la collectivité elle-même exigent la réalisation de l'égalité des chances. Il nous appartient autant que faire se peut de corriger les inégalités dues à la naissance et aux aléas de l'existence. Ce n'est qu'ainsi que nous libérerons les formidables potentiels de chacun, de chacune et de tous. Car ces potentiels sont là. La compétition peut, comme dans le sport ou la science, les promouvoir. La famille, l'école, la profession, la vie associative peuvent les mobiliser. La Suisse a tous les moyens, les connaissances, la stabilité et la cohésion sociale, les ressources matérielles pour surmonter la pauvreté et l'exclusion. Mais la concurrence ne peut devenir la règle générale de la vie commune. L'idée que chacun doive s'affirmer face aux autres, que chacun doive se battre pour se faire sa place au soleil vaut peut-être pour des entreprises, elle ne vaut pas pour des êtres humains.

Ne craignons pas de priver nos compatriotes de stimulants si nous ramenons la concurrence à son rôle utile d'instrument de régulation économique. Il leur restera toujours, à ces compatriotes, à relever les vrais défis que sont la maladie et la mort, l'amour et l'abandon, l'éducation des enfants, le travail, la complexité du monde et des êtres.

Notre pays a manifesté à plusieurs reprises, au cours de la décennie écoulée, qu'il se sait un membre de la communauté internationale. Il a - vous l'avez rappelé, Monsieur le Président - rouvert les livres d'histoire pour se pencher sur son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est devenu plus lucide, un peu désenchanté peut-être, plus conscient de ses responsabilités. Et ces processus n'ont pas été sans réveiller des douleurs et des craintes. Ni douleurs ni craintes ne sont bonnes conseillères et j'espère que nous saurons à l'avenir contribuer davantage encore à la lutte contre les fléaux qui frappent l'humanité. Voilà le rayonnement que je souhaite à la Suisse du XXIe siècle.

Je vous remercie de m'avoir confié ces responsabilités. Dans notre collaboration, les tensions mêmes ont été créatives. J'ai appris à votre contact. Je me suis efforcée, avec l'ensemble de mon département, de vous faciliter le travail. Notre dialogue a été un enrichissement permanent et une condition de nos communs succès. Je vous ai donné du grain à moudre. Avec les nombreux objets législatifs que je vous ai présentés au nom du Conseil fédéral, et parfois ensemble, nous avons pu trouver des solutions qui étaient aussi proches de mes convictions profondes.

Permettez-moi de remercier aussi depuis cette tribune les collaboratrices et les collaborateurs que j'ai eu la joie de diriger. Ils sont travailleurs, loyaux, responsables, et ils sont pleins de respect pour les habitantes et les habitants de la Suisse, qui, s'ils ne sont pas tous citoyennes et citoyens, ont tous besoin d'un Etat équitable et efficace.

Et, bien sûr, il me reste à remercier, et cela je le fais vraiment du fond du coeur, les citoyennes et les citoyens qui m'ont accompagnée de leurs critiques et de leurs encouragements et qui m'ont confié leurs soucis. Si les habitantes et les habitants de la Suisse n'ont pas toujours pu avoir l'impression que je répondais assez à leurs préoccupations, leurs espoirs et leurs besoins ont été une préoccupation constante. C'est pourquoi je leur souhaite de garder le courage et la force de les exprimer. (Standing ovation)