Mahaim Raphaël · Nationalrat · 2023-06-05
Mahaim Raphaël · Nationalrat · Waadt · Grüne Fraktion · 2023-06-05
Wortprotokoll
Cette initiative est d'une tristesse infinie. Si l'on pose la question à nos collègues dans la salle, si l'on se pose la question de ce que l'on veut pour la société, ce que l'on veut pour l'avenir, nous aurons toutes et tous des réponses différentes. C'est bien ainsi et c'est ainsi que fonctionne la démocratie. Certains disent qu'il faut davantage protéger la nature - ce sera le cas des Verts. Certains disent qu'il faut prendre soin des plus précaires - ce sera le cas des socialistes, par exemple. Certains disent qu'il faut se préoccuper de la prospérité économique - ce sera le cas du parti libéral-radical. D'autres disent, à l'UDC, qu'il faut se préoccuper de la Suisse et du patrimoine de notre pays. C'est bien ainsi.
Mais ici, que nous dit-on? Le lancement de cette initiative s'appuie sur l'idée qu'il faut travailler plus longtemps. On nous demande à quoi l'on rêve pour l'avenir, et la réponse est qu'il faut travailler plus longtemps. Eh bien, chères et chers collègues, Mesdames et Messieurs, cela ne peut pas être un projet de société. Cela ne peut pas être une manière de renforcer le pacte intergénérationnel, le lien social. Au contraire, cette démarche porte profondément atteinte au pacte entre les générations et au lien social.
Contrairement à certains et certaines de mes collègues qui ont déjà donné, dans le débat, des chiffres très précis, et sont revenus sur les différentes discussions en lien avec la démographie, j'aimerais simplement ici faire un constat général: les initiants font de mauvaises mathématiques parce qu'ils sont obnubilés par ce qu'on pourrait appeler l'image de la baignoire. Vous vous en souvenez peut-être: lorsque l'on fait des cours de maths, on nous apprend que si une baignoire se vide à telle vitesse, avec un robinet qui coule à telle vitesse, alors elle sera remplie ou se videra à telle ou telle vitesse. On se focalise sur deux paramètres uniquement. C'est exactement ce que nous servent, comme illustration, les tenants de cette initiative: ils font des mathématiques de baignoire qui se vide et se remplit avec uniquement deux paramètres.
Or, chères et chers collègues, je ne suis évidemment pas le premier à le dire - tous les orateurs et toutes les oratrices avant moi l'ont également fait -, il y a mille autres paramètres à prendre en compte dans ce débat. Qu'en est-il de la pénibilité? Qu'en est-il des gains de productivité? Qu'en est-il du fait que la pyramide des âges dans son entier - c'est ce que disait Pierre-Yves Maillard il y a quelques instants - s'est modifiée, et qu'une partie de la population qui, à l'époque, ne cotisait pas à l'AVS - je pense ici aux femmes, la moitié de la population -, cotise maintenant à des taux bien plus élevés? Qu'en est-il du fait que les femmes ont toujours maintenant - il s'agit des fameux chiffres dont nous avons beaucoup débattu dans le cadre de la votation de l'automne dernier - des retraites inférieures d'un tiers à celles des hommes?
On ne peut pas faire l'économie de ces paramètres. Si l'on se concentre uniquement sur la manière de vider la baignoire et la manière de la remplir, à savoir cette bien obtuse question de la démographie, alors on passe à côté de la vraie [PAGE 1091] discussion qu'il faut mener, pour le lien social, pour le pacte entre générations.
Je conclus sur une dernière considération. Quand on parle de pénibilité du travail, ce n'est pas uniquement une considération abstraite: c'est tout simplement des corps de métier dont on va maintenant penser qu'ils devront prendre bien plus tard une retraite pourtant bien méritée. Les personnes actives dans le secteur de l'agriculture seraient-elles d'accord de dire du jour au lendemain que l'âge de 65 ans ne s'appliquera plus aux prochaines générations et qu'il sera d'une, de deux ou de trois années de plus? Ce n'est franchement pas un message à donner aux jeunes agriculteurs. Est-ce, dans les secteurs de la construction, de la gastronomie ou des soins, le message que l'on veut envoyer aux jeunes générations qui, à l'aube de leur carrière professionnelle, sont pétries de doutes - et on peut les comprendre?
On sort d'une période productiviste, avec le plein-emploi jusqu'à la fin du millénaire dernier. On a depuis plusieurs années quelques doutes sur le marché et, surtout, sur l'avenir de ces catégories de la population qui se demandent à quoi bon et se disent qu'on leur laisse une planète dont l'état laisse à désirer, une concurrence effrénée à l'international, et à qui on demande de travailler nuit et jour devant leurs boîtes mail et leurs téléphones portables et, en plus, de travailler une, deux ou trois années de plus que les générations précédentes. C'est injuste et fondamentalement contraire au pacte entre les générations que nous devons renouveler et non pas détruire.