Golay Roger · Nationalrat · 2025-03-11
Golay Roger · Nationalrat · Genf · Fraktion der Schweizerischen Volkspartei · 2025-03-11
Wortprotokoll
Vous le savez, l'expression "socialisme utopique" désigne l'ensemble des doctrines des premiers socialistes européens du début du XIXe siècle, tels Robert Owen en Grande-Bretagne et Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon en France. Le socialisme utopique se caractérise par la volonté de mettre en place des communautés idéales selon des modèles divers, certaines régies par des règlements très contraignants, d'autres plus libertaires; certaines communistes, d'autres laissant une plus grande part à la propriété individuelle. Le socialisme utopique se caractérise surtout par sa méthode de transformation de la société qui, dans l'ensemble, ne repose pas sur une[NB]révolution[NB]politique,[NB]ni[NB]sur[NB]une[NB]action réformiste impulsée par l'Etat, mais sur la création, par l'initiative de citoyens, [PAGE 269] d'une contre-société socialiste au sein même du système capitaliste.
Le socialisme utopique semblait mort depuis belle lurette, et le voilà qui renaît de ses cendres sous l'impulsion du comité d'initiative en faveur d'un service citoyen. Voici revenu le temps des rêves de bouleversements sociaux fondamentaux, de construction d'un Etat différent et de remise en question des modèles économiques éprouvés. Notre Etat suisse, ces temps-ci, n'est cependant en aucun cas demandeur ni n'a besoin de tout ce tohu-bohu organisationnel. Il cherche, certes, une évolution maîtrisée de son outil sécuritaire pour en assurer, puis en parfaire l'efficacité. Ce n'est pas une mince affaire; mais cela s'arrête-là.
Au nom de quoi et de qui, hormis cette utopie et ses adeptes, contraindrait-on toutes les femmes et tous les hommes de ce pays - en tous cas les Suissesses et les Suisses - à mettre entre parenthèses études, famille et travail pour se mettre au service de la collectivité et de l'environnement? Depuis quand l'Etat a-t-il vraiment besoin de dizaines de milliers de personnes supplémentaires par an pour accomplir toutes sortes de tâches et rendre mille services dont se chargent aujourd'hui à l'évidence l'économie privée et les organisations sociales bénévoles?
Si on voulait créer un modèle socialiste de société et d'économie, on ne s'y prendrait pas mieux. Soustraire les gens aux entreprises pour les passer sous la férule de la collectivité, c'est proprement stupéfiant; tout ça avec l'argent des mêmes entreprises plumées de leur force de travail, et avec l'argent du contribuable ordinaire; tout ça sous le regard médusé des gens travaillant d'arrache-pied à faire tourner le système économique exigeant efficacité et productivité.
Au secours, ce comité d'initiative veut instaurer par le truchement de son projet de service citoyen sa contre-société socialiste au sein même de notre système capitaliste. On substitue lâchement l'esprit de solidarité de la population, qui s'exprime par un engagement bénévole pour toutes sortes de causes, par une contrainte sociale. Les chaussettes m'en tombent.
D'ailleurs, et ce sera la fin de mon allocution, la mauvaise graine a déjà été plantée quand l'accès au service civil a été facilité, voire encouragé au détriment de la sécurité de notre pays; mauvaise graine, car la plante a tellement bien poussé qu'elle phagocyte les effectifs militaires, au point de déstabiliser toute l'armée.
Il est temps de revenir à une appréciation rigoureuse des besoins en effectifs de l'armée, qui doivent absolument primer sur tout autre besoin ou aspiration personnelle de jeunes gens préférant le confort des salles de cours, des institutions sociales et des engagements bucoliques aux casernes plus spartiates. Moins de service civil; plus d'armée. C'est essentiel pour la sécurité du pays.
Enfin, quant à la question de l'engagement des femmes au service de cette sécurité, elle mérite en effet d'être étudiée. Les femmes de ce pays dirigent nos entreprises, forment nos universitaires et nos apprentis, éduquent nos enfants, accomplissent mille prouesses techniques. Je sais que la question du service féminin obligatoire est sensible; il faut toutefois avoir la lucidité d'en débattre sereinement et largement. L'accomplissement de ce pas là, sous une forme ou sous une autre, serait déjà, pour autant qu'il soit utile pour pallier les besoins de notre sécurité nationale, une évolution très importante.