Hurni Baptiste · Ständerat · 2025-12-04
Hurni Baptiste · Ständerat · Neuenburg · Sozialdemokratische Fraktion · 2025-12-04
Wortprotokoll
Je partage entièrement les préoccupations soulevées par notre collègue Charles Juillard. Il faut le dire[NB]: depuis plusieurs années, notre région de l'Arc jurassien - Neuchâtel, le Jura et une partie du Nord-vaudois - vit une crise profonde. Oui[NB]: une crise profonde. Cette crise peut sembler conjoncturelle, mais elle ne l'est qu'en partie. La situation actuelle est très sérieuse. Les défis auxquels nous faisons face sont le fait de la superposition d'une crise longue et sourde et d'une autre crise, elle, très visible et médiatisée.
Monsieur le conseiller fédéral, la réduction des droits de douane ne résoudra pas totalement le problème - vous le savez comme moi. Ce n'est qu'une partie du problème. Pendant ce temps, la crise sourde persiste. Répéter pour se rassurer d'un voeu pieux que les industries de l'Arc jurassien sont très résilientes - c'est vrai, elles font du mieux qu'elles peuvent - ne suffit simplement plus. Quant à la RHT, je ne répéterai pas ce que notre collègue Juillard a dit.
De quoi est donc faite cette crise profonde[NB]? Clairement, elle n'est pas le fait d'impôts trop élevés ou de protection des ouvriers trop rigides. Non[NB]: soulever ces éléments, ce n'est pas vouloir aider l'économie industrielle, mais vouloir avancer un programme idéologique là où nous devons nous atteler pragmatiquement à sauver nos industries. Le vrai problème réside dans l'absence de politique fédérale industrielle, exception faite des RHT. Nous traitons les crises, une par une, sans considérer la continuation du problème et sa globalité.
Presque tous les outils mentionnés par le Conseil fédéral dans sa réponse à l'interpellation de notre estimé collègue font mention de la compétitivité, mais aucun outil novateur, comme notre pays a su en mettre en place durant la grande crise horlogère des années 1970 et auquel M.[NB]Juillard a fait allusion, n'est mentionné. Aucune mention ne va en ce sens. Avec cette rhétorique, nous passons sous le radar d'autres problèmes et donc d'autres solutions en puissance.
Ce qui grève véritablement notre capacité à produire des biens industriels dans ce pays et à les exporter, pour commencer, c'est le franc fort. Là-dessus[NB]: pas un mot dans la réponse à l'interpellation, ce qui m'a tout de même étonné. Alors que l'industrie pèse 25 pour cent de notre produit intérieur brut, nous prenons le risque de laisser le franc s'apprécier de manière très importante. Or, la BNS a un mandat constitutionnel de servir "les intérêts généraux du pays". On dira qu'à tout le moins, ces dernières décennies, elle sert mieux les intérêts du secteur bancaire que du secteur industriel.
Ce qui grève notre capacité industrielle, c'est ensuite la concurrence injuste à laquelle nos industries font face[NB]; une concurrence qui ne joue pas avec les mêmes armes. Des industries sont fortement subventionnées et soutenues par la régulation de leurs États. Cette logique devient la norme autour de nous - en Italie, en France et en Allemagne -, en Europe, aux États-Unis ou en Chine. Dans le même ordre d'idée, ce qui grève nos industries dans leur combat pour survivre, c'est l'absence politique de conscience de l'enjeu stratégique de certains marchés publics. Ces éléments ne découlent pas d'états de fait. Ils sont directement issus de décisions politiques et d'une vision politique portée par ce Parlement. Ce n'est pas arbitrairement donné[NB]: c'est sciemment ou non choisi.
Que faire[NB]? Nous avons deux pistes, en plus de celles que notre collègue Juillard a évoquées. Nous pouvons attendre - c'est une piste -, espérer que la crise passe, que les puissances économiques du monde entier cessent de subventionner leurs productions industrielles et que le taux de change du franc redescende peut-être enfin sous l'effet de la gravité ou d'une main aussi invisible qu'inefficace.
Cependant, nous pouvons aussi prendre le couteau suisse par le manche. Pour cela, il nous faut sortir du réflexe pavlovien, ce réflexe qui hérisse les poils des membres de ce Parlement ou de certains à tout le moins, à la simple évocation de l'expression de politique industrielle. Refuser ce débat, c'est refuser de répondre à la question suivante, la seule qui compte finalement vraiment[NB]: voulons-nous un pays dans lequel nous produisons des biens industriels, grâce à un soutien ciblé et mesuré, ou voulons-nous laisser la catastrophe de la désindustrialisation se produire, attendre 20 ans puis se réveiller et, comme nos voisins français, dépenser des sommes astronomiques pour réimplanter des industries[NB]?
Au fond, le débat que nous menons maintenant n'est pas si éloigné du débat que nous avons eu il y a quelques instants sur la production vitivinicole. Nous avons le choix[NB]: réindustrialiser plus tard ou protéger nos acquis aujourd'hui pour éviter cet écueil demain. La désindustrialisation suisse coûtera plus cher qu'une politique industrielle intelligente, car nous ne pourrons pas nous passer d'industrie à long terme. Si nous voulons des industries, des emplois et le savoir-faire, la question de l'appréciation du franc devra être posée et l'interprétation du mandat constitutionnel de la BNS ne peut plus rester un tabou. Nous pourrons mobiliser des outils développés pour le soutien des industries, par exemple dans l'esprit de ce que nous avions conclu pour soutenir les aciéries il y a quelques mois[NB]; aciéries qui avaient l'extrême avantage sur l'industrie de l'Arc jurassien de précisément ne pas être dans l'Arc jurassien.
Enfin, nous devrons nous interroger sur le poids et l'influence des marchés publics accordés à l'étranger, car la survie de ces industries est également liée à un enjeu de souveraineté - j'insiste - extrêmement fondamental dans un monde où les barrières se dressent entre les continents, les pays et les blocs. Finalement, hier, en adoptant une motion sur l'industrie de l'armement en Suisse, nous avons ni plus ni moins fait de la politique industrielle. Ce n'est surtout pas le moment de capituler et de remettre notre destin entre les mains d'un système de commerce dont la survie à long terme semble malheureusement compromise. Nous sommes tous attachés à la souveraineté de notre pays[NB]; celle qui protège vraiment nos intérêts, nos emplois, nos revenus et nos valeurs.
Notre collègue Juillard a raison[NB]: il est urgent de réfléchir à une véritable politique industrielle. Cette dernière ne peut pas passer uniquement par des mesures d'urgence. Ce Parlement et le Conseil fédéral doivent pouvoir prévoir, évaluer, planifier et agir pour soutenir les industries et entreprises qui représentent un enjeu de souveraineté fondamentale.
J'espère que cette discussion de fond pourra être menée.