de Montmollin Simone · Nationalrat · 2026-03-04
de Montmollin Simone · Nationalrat · Genf · FDP-Liberale Fraktion · 2026-03-04
Wortprotokoll
La neutralité suisse n'est ni un slogan ni un totem. Elle est une construction politique mûrie par notre histoire, un instrument au service de notre indépendance, de notre sécurité et de notre prospérité. Cela a été rappelé[NB]: la neutralité n'est pas une fin en soi, mais un moyen d'action qui doit préserver la capacité du Conseil fédéral à défendre les intérêts de notre pays dans un environnement international instable. Or, graver dans la Constitution une neutralité perpétuelle et armée interdisant toute alliance militaire, sauf en cas d'attaque directe, et toutes[NB]sanctions[NB]non[NB]militaires contre un État belligérant est en réalité un trompe-l'oeil politique, et ce, pour au moins trois raisons.
Premièrement, en réduisant dangereusement notre marge de manoeuvre, elle prive notre gouvernement de la flexibilité nécessaire en matière de politique extérieure, de sécurité et d'économie, au moment même où la situation internationale exige davantage d'agilité. Nous vivons une période de véritables mouvements tectoniques dans l'ordre géopolitique mondial, pour reprendre un terme récent du conseiller fédéral Ignazio Cassis. Près de 90 conflits armés sont recensés dans le monde[NB]; preuve que l'usage de la force redevient trop souvent un instrument de politique internationale, loin de notre idéal d'un ordre mondial fondé sur le droit et la diplomatie. Nous devons donc composer avec ce nouvel environnement et adapter en conséquence notre diplomatie et nos instruments politiques extérieurs. Dans un tel contexte, constitutionnaliser une définition rigide de la neutralité reviendrait à priver la Suisse de sa capacité d'adaptation, qui fait pourtant sa force depuis 1848.
La neutralité suisse a toujours évolué[NB]: d'une neutralité armée au XIXe siècle, elle est passée à une coopération avec l'ONU au XXe siècle, puis à une participation à des sanctions internationales au XXIe siècle. La rigidité n'a donc jamais été notre tradition[NB]; le pragmatisme, oui.
Ensuite, cette initiative crée une confusion entre neutralité et droit international. Rappelons-le[NB]: la neutralité concerne la participation militaire à un conflit. Les sanctions économiques relèvent, elles, de la politique extérieure et du respect du droit international. Aujourd'hui déjà, la Suisse reprend des sanctions qui ne proviennent pas du Conseil de sécurité de l'ONU lorsqu'elle estime que cela correspond à ses intérêts et à sa crédibilité internationale. Pourquoi cela[NB]? Parce que les sanctions économiques sont aujourd'hui l'un des principaux instruments non militaires pour réagir à une agression. Peut-on prétendre défendre un ordre international fondé sur le droit tout en s'interdisant constitutionnellement l'un des rares instruments non militaires permettant de réagir à l'agression[NB]?
Enfin, cette vision étriquée de la neutralité affaiblit notre sécurité au lieu de la renforcer. La neutralité n'a jamais été conçue pour nous isoler. Un petit État au coeur du continent européen ne peut pas prétendre se protéger seul face aux menaces hybrides, cybernétiques ou terroristes. La sécurité moderne est coopérative. Les exercices conjoints et l'interopérabilité de nos forces militaires avec des partenaires européens renforcent l'efficacité de notre armée. Rappelons également que la Suisse est respectée dans le monde pour ses bons offices et sa capacité de médiation.
Mais la médiation n'est crédible que si elle repose sur une politique extérieure cohérente. Si la Suisse condamne régulièrement les violations graves du droit international dans les enceintes internationales, elle choisit au cas par cas les instruments les plus appropriés - déclarations politiques, actions militaires, diplomatie, sanctions ciblées -, c'est là la force d'une neutralité dynamique. Si notre neutralité n'a jamais signifié l'indifférence, elle n'a jamais non plus signifié que la Suisse devait s'interdire à l'avance tout moyen d'action non militaire.
Lors de la célébration des 550 ans de la bataille de Grandson, notre conseiller fédéral, Ignazio Cassis, a cité le discours de Giuseppe Motta en pleine Première Guerre mondiale, en 1915, qui soulignait cette phrase de Virgile, qui peut se traduire ainsi[NB]: "Un grand ordre des siècles renaît depuis le commencement". Cette citation devrait nous rappeler que nous aussi vivons peut-être une transition historique, et que dans ces moments, la tentation est certes grande de chercher la sécurité dans la simplicité, de rigidifier la neutralité comme une illusion rassurante, mais, au fond, soyons certains et rappelons-le ici, les slogans n'ont jamais protégé un pays, notre histoire nous enseigne autre chose. Après les guerres du Sonderbund, après les guerres de religion, nous n'avons pas pétrifié nos peurs dans le marbre constitutionnel, nous avons choisi le compromis, la flexibilité, l'intelligence institutionnelle.
En conclusion, recommander de voter non à cette initiative et à un contre-projet, ce n'est pas affaiblir notre neutralité[NB]; c'est choisir une neutralité vivante plutôt qu'un principe figé, une neutralité responsable plutôt qu'idéologique, une neutralité au service de la Suisse et non une Suisse enfermée dans sa neutralité.