Gaillard Benoît · Nationalrat · 2026-03-04
Gaillard Benoît · Nationalrat · Waadt · Sozialdemokratische Fraktion · 2026-03-04
Wortprotokoll
Permettez-moi de commencer par une question. La neutralité suisse a-t-elle besoin d'être sauvée, comme le laisse entendre le titre de l'initiative[NB]? Cette question en appelle, à mon sens, deux autres. D'abord, sauvée de qui, de quelle menace, de quoi[NB]? Et ensuite, et surtout, quelle neutralité[NB]? Les initiants et leurs relais au Parlement nous font croire qu'on peut vivre dans un imagier pour enfants et que la neutralité serait une sorte de sage[NB]maxime[NB]ancestrale des Confédérés à laquelle ils seraient arrivés par la grâce d'une inspiration exceptionnelle. Évidemment - cela ne doit pas manquer - ce saint principe serait sous les feux croisés de forces maléfiques étrangères et intérieures.
Je me permets de vous inviter à examiner plus précisément pendant quelques minutes d'où vient la neutralité suisse. D'abord, et contrairement à ce que l'on colporte souvent, elle n'est absolument pas consubstantielle à l'histoire de la Confédération. La Confédération a vécu des décennies, des siècles, sans se déclarer ni être considérée comme neutre. La Confédération a vécu des siècles sans se considérer comme neutre. Après de longues guerres d'expansion, il aura fallu la défaite de Marignan, puis la paix de Westphalie pour que la Confédération décide, en 1674, de se déclarer neutre pour la première fois. Non pas d'un mouvement totalement libre, au contraire, en ayant bien compris que cette neutralité était en fait - et les historiens le savent - une condition de la reconnaissance de sa souveraineté. Nous[NB]avons[NB]échangé[NB]la[NB]déclaration de la neutralité pour une reconnaissance de la souveraineté de la part des grandes puissances européennes. Une neutralité donc en partie sous contrainte.
Après les guerres napoléoniennes de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, c'est au Congrès de Vienne en 1815 que se décide à nouveau une neutralité de la Suisse. Cependant, nous ne nous y trompons pas[NB]: là non plus, ce ne fut pas une déclaration parfaitement souveraine de notre pays, mais plutôt un point d'équilibre des grandes puissances européennes entre elles, qui voyaient bien qu'il fallait mieux se mettre d'accord sur la neutralité de ce territoire situé entre eux. Contrairement au collègue Mike Egger qui vient de s'exprimer avant moi et qui a malheureusement - je crois - déjà quitté la salle, je n'ai aucune fierté à considérer mon pays comme un simple "Pufferstaat", un État tampon, entre différentes autres puissances. Or, c'est sous ces auspices qu'est née la neutralité au début du XIXe siècle.
Au XIXe siècle, personne n'aurait pensé à inscrire la neutralité dans la première Constitution fédérale. Allez regarder[NB]: elle n'y figure pas. Lors des conflits entre la France et l'Allemagne en 1870 puis pendant la Première Guerre mondiale, la neutralité a eu bien davantage pour fonction d'unifier le pays, alors que les influences étrangères menaçaient, que de porter aux nues je ne sais quelle vision idéale d'une non-appartenance de la Suisse aux conflits du monde.
Au début du XXe siècle, la neutralité connaît encore un tournant. La Convention de La Haye codifie une absolue liberté de commerce pour les pays neutres, et avec la Déclaration de Londres et l'adhésion à la Société des Nations, la Suisse obtient quelque chose de fondamental[NB]: le droit reconnu internationalement à une neutralité différentielle, un droit qui ne lui a pas été cette fois-ci octroyé, mais qui a été obtenu. On pourrait dire que c'est à ce moment que notre neutralité devient réellement souveraine[NB]; pas seulement appuyée sur un équilibre des grandes puissances qui doivent également trouver intérêt à notre neutralité, pas seulement codifiée de manière exhaustive par des traités stricts conclus sous l'égide de pouvoirs plus importants, mais une neutralité choisie, objet permanent d'arbitrage politique interne.
C'est en application de cette neutralité que la Suisse a choisi de prendre le risque de certains mandats délicats de négociations dans la période de l'entre-deux-guerres, mais également plus récemment. C'est en application de cette neutralité différentielle que la Suisse a d'abord renoncé à adhérer à l'ONU avant de la rejoindre. C'est en application de cette liberté - oui, de cette liberté - conquise que la Suisse a suivi durant la guerre froide une politique variable, formellement neutre, mais dans les faits partie de la communauté occidentale.
La représentation, Mesdames et Messieurs du groupe UDC, d'une neutralité qui serait une et indivisible, celle que nous [PAGE 165] servent les initiants, n'est pas seulement une fiction quand on connaît l'histoire de notre pays, tant notre neutralité a varié. Ce n'est pas seulement une fiction, c'est pire, c'est un fantasme d'asservissement. Lorsque la neutralité s'est le plus rapprochée de cette fiction, c'est lorsqu'elle était le moins libre. Lorsque nous avons vécu au plus proche de votre initiative, c'est lorsque nous étions les moins libres et les moins autodéterminés. Le paradoxe est savoureux, chers et chers collègues, en particulier du groupe UDC[NB]: voir les supposés combattants de la liberté et de l'autodétermination prompts à dégainer la hallebarde et à allumer des feux sur les montagnes, défendre cette vision que j'appelle ici servile, cette vision servile et étriquée de la neutralité.
Avec cette initiative populaire, voici la vraie proposition qui nous est faite[NB]: nous remettre par notre propre Constitution, c'est le comble, dans les fers, créer des trous dans notre souveraineté, passer à nouveau, nous-mêmes, sous le joug d'une neutralité qui nous enchaîne et qui nous limite. J'en reviens à mes questions de départ. De quoi faudrait-il nous protéger[NB]? Précisément, nous n'avons plus à nous protéger de puissances dont nous serions le jouet. Nous n'avons pas besoin d'être craintifs.
Les patriotes, les tenants d'une Suisse libre, les tenants de la souveraineté du peuple qui négocient en permanence sa neutralité ne s'y tromperont pas, ils voteront un non décidé, un non fier. (Remarque intermédiaire du président[NB]: Monsieur le conseiller national, vous avez dépassé votre temps de parole d'environ une minute, je vous demande de vous interrompre.)