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Crottaz Brigitte · Nationalrat · 2026-06-09

Crottaz Brigitte · Nationalrat · Waadt · Sozialdemokratische Fraktion · 2026-06-09

Wortprotokoll

Cette initiative prétend vouloir éviter le blackout, mais derrière ce slogan anxiogène, elle poursuit en réalité un objectif très clair qui est de relancer le nucléaire en Suisse, et cela, quinze ans après Fukushima. En 2011, après cette catastrophe, le Conseil fédéral avait pris la décision de sortir progressivement du nucléaire, orientation qui avait été confirmée par le Parlement, tout simplement parce qu'une technologie qui produit de l'électricité, mais génère des risques, des dépendances et des coûts, devient inacceptable pour une société moderne. En 2017, 2023 et 2024, le peuple suisse a clairement choisi une autre voie, celle des énergies renouvelables. Or, aujourd'hui, les initiants nous expliquent qu'il faudrait revenir en arrière et abandonner cette stratégie avant même d'avoir pleinement mis en oeuvre les décisions prises par le peuple.

Le plus frappant, c'est que leur solution ne répond même pas aux problèmes énergétiques de la Suisse, car notre problème n'est pas un manque global d'électricité. En été, nous produisons énormément d'électricité, notamment grâce au solaire, et cette production augmente rapidement. Nous exportons régulièrement notre surplus. Le vrai défi, ce sont les mois d'hiver. Oui, notre problème est saisonnier, et cela change tout. Construire une centrale nucléaire pour couvrir quelques mois de tensions hivernales reviendrait à investir des dizaines de milliards dans une installation qui devrait s'arrêter durant l'été, le réseau étant déjà saturé par la production solaire et hydraulique. C'est un non-sens industriel et économique. On nous présente le nucléaire comme une énergie du futur, mais en réalité, c'est une technologie rigide, pensée pour produire en permanence dans un système électrique centralisé du XXe siècle. Or, le système énergétique de demain sera flexible, décentralisé et interconnecté. Le nucléaire répond mal à cette nouvelle réalité.

Il y a également toutes les questions que les partisans de l'initiative préfèrent éviter. Les déchets, d'abord. On parle de déchets radioactifs dangereux pendant des milliers d'années, alors qu'aucun stockage définitif n'est opérationnel en Suisse, et que ce sont les générations futures qui devront en gérer les conséquences. Est-ce réellement responsable[NB]? Il y a aussi la question de l'eau. Une centrale nucléaire a besoin de très grandes quantités d'eau pour son refroidissement, mais avec le réchauffement climatique, les sécheresses et les canicules deviennent plus fréquentes. En France, certaines centrales ont déjà dû réduire leur activité faute d'eau en suffisance ou parce que les cours d'eau étaient trop chauds. C'est quand même paradoxal. On nous vend le nucléaire comme une solution au changement climatique, alors que le changement climatique fragilise précisément son fonctionnement. Et parlons des coûts. Les partisans du nucléaire nous expliquent qu'il faut lever l'interdiction. Très bien, mais qui payera[NB]? Les contribuables, les consommateurs, les entreprises électriques, les investisseurs privés[NB]? Nulle part dans cette initiative, cette question fondamentale ne reçoit de réponse, alors que partout en Europe, les nouveaux projets nucléaires accumulent retards et explosions budgétaires. Pendant qu'on immobilise des milliards pendant quinze ou vingt ans dans un chantier nucléaire, ces mêmes milliards ne sont pas investis dans l'isolation des bâtiments, le stockage, les réseaux intelligents, la géothermie ou l'hydraulique hivernale, des solutions plus rapides, plus souples et moins coûteuses.

Enfin, cette initiative prétend répondre à un problème urgent. Cependant, même si nous décidions aujourd'hui de construire une centrale nucléaire, elle n'apporterait aucune solution aux défis de l'approvisionnement des dix ou quinze prochaines années. Une politique énergétique sérieuse doit répondre aux besoins réels du pays et pas à ceux de 2050. Surtout, cette initiative repose sur une illusion[NB]: celle d'une Suisse qui pourrait résoudre seule ces défis énergétiques. La réalité, c'est que notre avenir énergétique sera européen. Nous sommes déjà interconnectés avec nos voisins, nous échangeons de l'électricité chaque jour, et cette coopération est indispensable. Le véritable enjeu stratégique n'est donc pas de reconstruire des centrales nucléaires en Suisse[NB]; c'est de renforcer nos capacités de stockage, d'adapter notre consommation, de moderniser notre réseau et surtout de sécuriser notre coopération avec l'Union européenne. Le XXIe siècle ne sera pas celui de l'isolement énergétique, mais celui de l'intelligence collective et des réseaux. Cette initiative regarde vers le passé alors que nous devons préparer l'avenir. Elle propose une technologie lente, coûteuse et rigide, alors que les défis énergétiques actuels exigent de la rapidité, de la flexibilité et de la coopération.

Pour toutes ces raisons, je vous invite à recommander le rejet de cette initiative.