Béguelin Michel · Ständerat · 2006-09-18
Béguelin Michel · Ständerat · Waadt · Sozialdemokratische Fraktion · 2006-09-18
Wortprotokoll
Si l'ampleur du programme d'armement 2006 est choquante à mes yeux, le chapitre consacré aux blindés l'est encore beaucoup plus. Trois objets sont prévus: la modernisation de 134 chars 87 Leopard pour 395 millions de francs, l'acquisition de 12 chars du génie et de déminage pour 139 millions de francs et l'achat d'une installation électronique d'instruction au tir Leopard pour 39 millions de francs, soit en tout 573 millions de francs. Les trois objets forment un tout et je les conteste pour les trois raisons suivantes.
1. Le concept du char lourd de bataille type Leopard n'a plus de sens du point de vue des conflits symétriques en Europe occidentale, par exemple divisions blindées contre divisions blindées. Tous les experts le reconnaissent. Autre signe fort qui va dans le même sens: dans l'industrie de l'armement, il n'y a plus de marché pour de nouveaux blindés lourds. D'autre part, dans le message sur les modifications de l'organisation de l'armée actuellement en discussion, on admet: "Il est peu vraisemblable aujourd'hui que la Suisse doive faire face à une attaque militaire et si cela devait se produire, ce serait dans un futur éloigné. Par conséquent, nous ne pouvons pas estimer avec quels moyens se déroulerait cette attaque." Dans ces conditions, pourquoi moderniser aujourd'hui des chars pour un très éventuel conflit éloigné dans lequel on reconnaît qu'ils seront ainsi à coup sûr dépassés?
2. Si les militaires admettent que le temps des batailles de chars est terminé, en revanche ils assurent que dans les villes les chars pourraient conserver une certaine utilité contre une guérilla. Bien! Mais alors, peut-on imaginer que dans nos villes suisses puissent naître des guérillas urbaines qui auraient pris une telle ampleur sans qu'on s'en aperçoive, au point qu'il faudrait avoir recours à des chars de 56 tonnes, modèle 2007 modernisé, pour en venir à bout? Je rappelle qu'à part les Leopard, nous avons des chars légers suédois en court de livraison, a priori beaucoup mieux adaptés à la lutte contre de très peu vraisemblables guérillas urbaines.
Dans les deux hypothèses - guerre symétrique ou guerre asymétrique -, il apparaît clairement que sur sol suisse, le Leopard modernisé n'a plus d'emploi. Pour la sécurité sectorielle qu'évoquait tout à l'heure Monsieur le conseiller fédéral Schmid, les chars actuels sont largement suffisants.
Maintenant, il se pose une grande question: la modernisation prévue, qui ne porte, je le rappelle, ni sur l'amélioration de la protection du char, ni sur celle de son armement, ne vise-t-elle pas à adapter le char au système de conduite informatisé en usage dans la Bundeswehr, par exemple, ou dans d'autres armées européennes, donc pratiquement dans l'OTAN, dans un premier temps pour permettre des manoeuvres communes, plus tard pour participer à des actions communes hors de Suisse? Ces actions iraient, avec ce matériel, forcément bien plus loin que le simple maintien de la paix. Le message est muet sur ce point essentiel, alors que c'est un aspect fondamental.
3. Dernier élément, le concept de montée en puissance, base de l'organisation de notre armée, implique d'identifier à temps une détérioration de la sécurité en Europe. Précisément dans ce but qui intéresse tous les pays, l'OSCE a développé pour l'Europe un concept "Ciel ouvert", en vertu duquel des avions non armés survolent régulièrement le continent pour déceler d'éventuels préparatifs guerriers. La Suisse a été invitée à participer à ce concept vital pour sa défense.
Un groupe de travail du DFAE et du DDPS a émis un avis positif, mais le Conseil fédéral ne veut pas participer parce que le coût s'élèverait à 1 028 700 francs par année. Je compare ce montant ridicule, rejeté par le Conseil fédéral mais hautement nécessaire à notre sécurité, avec les 395 millions de francs accordés pour moderniser 134 chars Leopard de toute façon inutiles: en l'occurrence, l'expression "jeter l'argent par les fenêtres" n'a jamais paru aussi justifiée!
Ces trois arguments sont basés sur des documents officiels. Je regrette beaucoup, en particulier pour le point 3 et le concept "Ciel ouvert", qu'un débat n'ait pas pu avoir lieu jusqu'à présent au sein de la Commission de la politique de sécurité pour cause de surcharge de l'ordre du jour. Mais, pour moi, il était évidemment hors de question de laisser passer le programme d'armement 2006, avec les crédits prévus pour les blindés, sans évoquer l'aspect "Ciel ouvert" et la position incohérente du Conseil fédéral.
Je vous invite à soutenir les trois propositions de minorité. Au cas où elles seraient acceptées, il va de soi qu'elles se cumuleraient. Le total à déduire serait alors de 573 millions de francs.